La Gaule de Charles, chapitre 9
Bon, Michel devrait arriver maintenant! Le voilà. C'est bien sa voiture. Elle entre dans la cour. Il s'arrête et descend. Christophe le fait entrer. Ils vont s'asseoir dans le bureau. Et Michel commence:
- il paraît que le préfet Aposs a été viré! C'est même sûr.
- ah! Ah! Viré?
- oui, il a été mis hors cadre. http://fr.wikipedia.org/wiki/Fonction_publique_fran%C3%A7aise#D.C3.A9roulement_de_carri.C3.A8re
Ça veut dire qu'il est viré!
- je crois que ce n'est pas tout à fait la même chose. Tu peux être viré sans être promu hors cadre. Et réciproquement. Et pour quelle raison a-il été viré?
- c'est à cause de ses cassettes. Tu sais, les cassettes à lui qu'on a trouvées à la mairie. Il est venu rechercher le soir des élections. C'était en même temps qu'un autre volait l'urne. Tu te souviens?
- oui, oui, vous m'avez raconté ça. Mais il s'est passé tant de choses depuis!
- c'est ces cassettes là ou d'autres. D'autres que nous qui ont mis la main dessus à la préfecture. Là, il n'a pas dû réussir à les récupérer! Il est viré. Il n'est plus préfet. La décision a même été prise chez la Pompadour, http://fr.wikipedia.org/wiki/Palais_de_l'%C3%89lys%C3%A9e
en conseil des ministres, le 15 juillet! http://fr.wikipedia.org/wiki/Conseil_des_ministres_(France)
- bon débarras! Quelle ordure ce type là!
Aposs doit quitter son poste quelques jours plus tard. Avant, il doit assurer la remise de la médaille de l'Ordre National du Mérite à Boutel. Il y tient. Ces jours-ci, il a été reçu par les maires de plusieurs villes de quelque importance dans le coin. Les réceptions d'adieu étaient empreintes de beaucoup de sympathie. On peut même parler de chaleur humaine. À chaque fois, Aposs est reparti les bras chargés de cadeaux et de souvenirs.
Dans Basseville-sur-Terre, depuis une semaine ou un peu plus, les truands triomphent. Boutel va recevoir la médaille de l'Ordre National du Mérite. Celle que l'Ordre de Chevalerie très républicain ne voulait pas lui remettre tant que la procédure n'avait pas reconnu son éventuelle innocence des faits reprochés. Il voulait attendre la fin de la procédure pénale. Mais la procédure pénale n'est pas terminée. Tout le monde le sait. Et, ici, on est convaincu que, si la Chancellerie a changé d'avis, c'est contrainte et forcée.
Une fois de plus, l'association de Boutel pour le Parawi prend en charge la propagande du délinquant. On devrait dire «l'association que Boutel a subtilisée à son réel fondateur». Les motivations humanitaires de Boutel sont des plus limitées. Elle a donc organisé de A à Z la remise de cette médaille. Comme si elle avait peur que l'événement lui échappe! La nouvelle nouba se tiendra dans ses locaux!
Aujourd'hui, vingt-cinq juin. C'est l'anniversaire de leur élection. Il ne savaient pas dans quoi ils mettaient les pieds! Un combat de plusieurs années contre la délinquance de l'état. http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tat
Celle-ci pense bien être en train de triompher. Aposs a tenu à confirmer publiquement son amitié pour l'ancien maire. Ce jour précisément. Michel Deval a bien claironné à la ronde qu'Aposs était viré. La situation n'en est que plus épique! Et Aposs félicite Boutel. Il lui déclare bêtement qu'il ne sait pas trop pourquoi il le décore. Il s'en sort aussi bêtement. Il lui dit que, le principal, c'est qu'il le décore. Il y a tant de raisons de lui remettre cette médaille. Ces raisons, on le perçoit, ne sont pas forcément avouables.
Maître Grand-Guignaux a une nouvelle fois fait le voyage. Son cabinet est pourtant situé à l'autre bout de la France. Il est vrai que l'affaire est exemplaire et l'enjeu stratégique. Il s'agit de faire une OPA sur la clientèle des élus véreux de France et pourquoi pas de Navarre. http://fr.wikipedia.org/wiki/Navarre
Il faut qu'il arrive à ses fins. Ses fins, c'est la relaxe de Boutel. S'il l'obtient, la clientèle convoitée lui est acquise! Alors il se démène. Tout ce qui compte au moins un peu dans l'administration et le monde politique local est là. Il les accueille avec une grâce de courtisan. Il va de l'un à l'autre. Il court du député au préfet. Il quitte le chef de Cabinet de monsieur Untel pour anticiper les souhaits du président du conseil général...
L'assistance est nombreuse. Il faut dire qu'un cocktail plus que respectable a été prévu. C'est l'association oh! combien humanitaire de Boutel qui sponsorise. Une exposition de statuettes du Parawi a été organisée chez monsieur Boutel lui-même. C'est un temps fort de l'été qui s'annonce. Ça se tient tout près d’ici... Monsieur Boutel doit se dédommager de la mise à disposition de son salon. Il gardera donc l'ensemble des statuettes...
Michel Deval est décidément toujours informé de tout. Courant juillet, il annonce incidemment à Christophe la nouvelle affectation d'Aposs. Il est dans un service de l'ONPF (l'Observatoire National de la Propagation du Feu). Maintenant, il est responsable de l'encadrement des équipes «sensibles» sur le terrain. Celles-ci veillent au bon fonctionnement du matériel d'observation haute technologie et top secret. Michel Deval n'a pas eu tous les détails. Aposs est logé au sud de Paris. Il se retrouve dans un château de style Louis XIII. Il y a un vaste parc en partie boisé. Ce château majestueux a été construit sur les ruines d'un pavillon médiéval. C'est là que Gilles de Rais aurait décidé d'arrêter sa carrière militaire. http://fr.wikipedia.org/wiki/Gilles_de_Rais
C'était un soir de septembre 1429. Il a laissé là Jeanne d'Arc. Il s'est retiré sur ses terres de Vendée. Là, il a commis les crimes qu'on sait. Le projet a été muri ici. Cette précision historique n'a pas fait frémir Aposs. Ou plutôt si... Il se dit qu'il est bien, ici. Ses fils l'ont-ils rejoint? Ça aussi, Michel serait incapable de le dire.
Il y a un mois que Boutel est chevalier. L'équipe Potteur se réunit un soir chez Marion Dulac. Tous sont présents. Marion a demandé cette réunion. Elle prend la parole :
- Je propose que nous démissionnions.
Nous ne participons plus à rien. Nous n'avons plus rien à faire en réunion de conseil. Maintenant, nous sommes toujours minoritaires. Une décision a été prise pour les travaux de la salle. La procédure pénale pour Adrien Boutel se poursuit sans nous. Maintenant, il faut clarifier les choses.
Denis Auvert enchaîne:
- moi, ça me gène de me dire que je suis toujours conseiller municipal. Je ne pense plus jamais aux affaires de Basseville. J'ai l'impression de faire l'école buissonnière. http://fr.wikipedia.org/wiki/Absent%C3%A9isme
J'ai l'impression que je vais avoir des ennuis. Je sais pourtant que je ne fais rien d'illégal!
Manifestement tous sont du même avis. Ils souhaitent mettre fin à une situation qui leur pèse. Marion a préparé un bloc de papier à lettre.
La lettre de démission est très rapidement écrite. Elle est datée du 25 juillet 1998. Tous la signent. L'heure est maintenant à l'apéritif et aux pickles.
Deux semaines plus tard, les informations montrent la Corse en partie ravagée par les flammes. Même, ici on sait que, cette année, elle n'a pas encore connu d'incendie de cette ampleur. Par contre, même Michel Deval n'a pas eu les dernières nouvelles d'Aposs. Ses nouvelles fonctions l'appellent parfois à voyager. C'est ainsi qu'il a été envoyé sur place par l'Observatoire National de la Propagation du Feu. On est le 6 août 1998. Il y a plusieurs jours que cet incendie a commencé. http://fr.wikipedia.org/wiki/Feu_de_for%C3%AAt
Des milliers d'hectares ont déjà été ravagés. La mission d'Aposs est très particulière. Il en a été tout spécialement chargé. En réalité, il encadre les équipes sur le terrain. Il contrôle plus directement qu'en restant au château de Gilles de Rais. Ses équipes s'occupent donc du matériel d'observation haute technologie et top secret. Celui qui permet de recueillir les données sur la propagation du feu. Ces données sont précieuses. Elles vont permettre de faire des simulations. Le hasard a voulu qu'Otto, à soixante-dix-huit ans, soit en mission près d'ici. Il est détaché par l'Institut Républicain de Perfectionnement des Barbouzes. On avait besoin de lui dans le coin. Il était là pour ses prestations habituelles de formation. La préfecture locale l'a réquisitionné. Il faut savoir que l'incendie menace maintenant la maison d'un secrétaire d'état. Otto comme toujours, s'acharne à mener à bien la mission qu'on lui confie. Il travaille sans relâche depuis l'aube. Il est épuisé et va faire une pause au Q.G. Il y trouve Aposs. Celui-ci prend le frais. Il s'est mis un peu à l'écart. Il n'est ni ingénieur, ni technicien. De plus, la Corse et la technologie, il s'en tape. http://fr.wikipedia.org/wiki/Corse
On ne se doute pas à quel point. Alors il regarde de loin. Lui, ça lui suffit.
Le vieux soldat et l'homme de main de l'état se présentent rapidement. Ils commencent à discuter. Aposs cherche plus de confort. Il invite Otto à prendre un verre dans une paillote. Il en connait une bien à quelques kilomètres d'ici. Ils s'y rendent en voiture. Aposs est amusé par le cursus d'Otto. Il lui demande de raconter quelques souvenirs.
Celui-ci préfèrerait sans doute dormir. Mais il est obéissant. Comme toujours. Surtout avec un préfet. Même après qu'il ait été viré. Otto parle des mois qu'ils ont passés à Basseville-sur-Terre. Ses camarades et lui, ils attendaient le signal pour l'invasion de l'Angleterre. http://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_d'Angleterre
- Basseville-sur-Terre? répète Aposs surpris.
Des souvenirs récents lui reviennent. C'est immédiat. Et certains lui reviennent en mémoire avec force. Il y a d'abord cet accident avec l'«œuvre de solidarité avec les populations souffrantes d'Afrique». C'était un truc génial. Et puis, Basseville-sur-Terre, tout récemment encore, il y a fait des coups fumeux. Les plus fameux, c'était avec son ami Boutel. Ah! La vie était plus distrayante que maintenant! http://fr.wikipedia.org/wiki/Distraction
«Boutel» ce nom dit vaguement quelque chose à Otto. Des images assez floues lui reviennent timidement. Il voudrait mieux les saisir. Il raconte alors comment ça se passait, à Basseville. Il relate les relations avec la population à l'époque. Certains avaient un comportement correct. D'autres trafiquaient au marché noir. Il était bien placé pour savoir qui était qui... Et, progressivement, il cite de plus en plus de noms. Aposs apprécie la délicatesse d'Otto. Il pourrait évoquer la collaboration de la république avec le nazisme. Elle avait été votée par les députés issus grosso-modo du Front Populaire. De bons républicains qui donnèrent les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Et qui furent bien entendus par la préfectorale. Celle-ci collabora à quatre vingt pour cent avec l'occupant. Elle a établi un record absolu. Qui aurait pu être battu si l'Allemagne n'avait pas été battue avant. Otto cite des noms de trafiquants. Aposs reconnaît parmi eux des habitants de Basseville et des environs. Il leur a remis des médailles pour faits de résistance. Mais cela ne lui apprend rien:
- le plus souvent, ils n'avaient pas leur conscience pour eux. Sinon, ça leur donnerait quoi, une médaille? Oh! Il faut bien, de temps en temps, décorer un type bien. Il faut bien rester crédible. Otto se sent personnellement impliqué dans ce que lui raconte Aposs. Il ne sait pas trop pourquoi. Cette population, il avait été convaincu que son pays lui dicterait sa loi. C'est sans doute ça la raison. Elle lui doit des comptes. Il faut qu'il sache comment les choses ont évolué, la-bas. Cela correspond à une nécessité impérieuse. Il ne pourrait pas dire pourquoi. C'est comme ça. http://fr.wikipedia.org/wiki/Lebensraum
Aposs apprécie décidément son interlocuteur. Otto a vu beaucoup de choses. Il passe sous silence les points délicats. L'état républicain parle aujourd'hui de la collaboration du petit peuple. Il est pourtant mal placé pour ça. Et il ne s'en prive pas. Ce petit peuple s'est notoirement mieux tenu que lui. Il s'est mieux tenu que l'état avant et après la victoire de l'Allemagne nazie. Aposs lui est reconnaissant. Il lui raconte sa meilleure histoire. Elle se passe à Basseville-sur-Terre.
- c'était il y a quelques années. Nous avions déjà des relations vraiment excellentes avec Boutel. C'est le maire de Basseville-sur-Terre. Aux élections de 1989, un nommé Adrien Boutel est entré au conseil municipal. Tu comprends, les élus peuvent représenter un véritable contre-pouvoir. Il faut que nous en ayons dans notre poche. Sinon, on ne pourrait pas faire passer les projets merdiques. Les élus intègres, à l'image d'une bonne partie de la population, n'en veulent pas. Nous avons su comment le conseiller Anquetôt avait monté son entreprise de gros œuvre. Une affaire nommée Pikbrik. Nous nous sommes tout de suite dit qu'il fallait l'avoir avec nous. Ça n'a pas été difficile. Il était déjà avec Boutel. S'il avait été avec Dutoit, ça aurait été à peine plus compliqué. Dutoit, c'est un autre du même style que Boutel et Anquetôt, à peu de chose près. La municipalité s'est lancée dans un projet mirobolant. Ils voulaient une salle polyvalente. C'était au bout de deux ans de mandat. Nous avions fait comprendre à Anquetôt qu'il pouvait y aller. La tentation était d'autant plus forte pour lui. Toujours est-il que nous recevons le dossier de marché public. Une coche n'y aurait pas retrouvé ses petits cochons. Boutel voulait faire croire qu'il passait au marché négocié. En réalité, il restait dans la procédure de l'appel d'offres.
Dans un appel d'offres, aucune information sur l'offre d'un concurrent ne doit être communiquée aux autres. http://fr.wikipedia.org/wiki/Pollicitation
La description des travaux est communiquée à chaque candidat. Chacun doit répondre en suivant scrupuleusement cette description. Dans le marché négocié, c'est le contraire. On communique systématiquement l'offre de chaque candidat à ses concurrents. Ça leur permet de négocier à la fois les prestations et les prix.
Boutel n'a pas caché qu'il communiquait à Anquetôt le prix de son concurrent. Les conseillers étaient persuadés qu'ils étaient passés au marché négocié. Ça devait être des marchés négociés pour tous les concurrents. Pas seulement pour Anquetôt. Tous devaient être traités de la même façon. Personne ne s'est soucié de vérifier que ses concurrents étaient informés de son prix. Même dans la supposée opposition. Et Anquetôt et consorts empochaient deux lots. Ça faisait dix fois le montant toléré dans les petites communes quand un marché est attribué à un conseiller! Il y avait une ingérence grosse comme une maison. On devrait dire: «comme une salle polyvalente!»
Et le Parquet est tombé là dessus. C'était un peu plus de trois ans après la fameuse délibération. Celle qui attribuait des marchés à Anquetôt. Il était au conseil municipal. Comme si ça ne suffisait pas, il était aussi responsable de la commission des travaux. Au début, nous avons eu chaud. Mais nous avons toujours refusé de transmettre le dossier du marché à la P.J.. Nous avions de quoi négocier, avec eux! Nous leur avons fait parvenir des informations. Ils en avaient besoin pour mettre en examen ce Dutoit. Il avait commis des abus de biens sociaux. Et pas avec le dos de la cuillère. Ils couraient après lui depuis plusieurs années. Boutel a fait le pigeon voyageur. http://fr.wikipedia.org/wiki/Pigeon_voyageur
Ils ont aussitôt clos l'enquête de la salle polyvalente. Ça, ça les intéressait autrement! Boutel était ravi. Il y a très longtemps, une de ses plus fameuses entourloupes avait coûté un bon paquet d'argent à Dutoit. Celui-ci ne lui a jamais pardonné. Il n'a jamais considéré sa vengeance contre Boutel assouvie. Il lui a pourtant fait des coups terribles. Les policiers ont réalisé qu'ils pouvaient avoir Dutoit dans leurs filets. Ils l'ont pris. Après, ils nous ont fichu la paix avec les marchés. C'était le prix. http://fr.wikipedia.org/wiki/Prix
Ensuite, les juges ont accepté de dire qu'il y avait marchés négociés. Ils ont dit qu'il y avait absence de délits. Ils ont même ajouté, ces imbéciles, que ces délits étaient prescrits... ce n'est pas facile d'être prescrit, pour un délit qui n'existe pas. Ah, ah! Boutel a été relaxé. Anquetôt et ses potes aussi. Mais le Parquet a fait appel. Oh! Il lui a fallu neuf jours. Le maximum est de dix. Ça n'a pas été tout seul. C'est le moins qu'on peut dire. Enfin, nous, on a remis ça. Boutel et Anquetôt repartaient pour un tour. L'avocat de Boutel, s'appelait Maître Grand-Guignol ou quelque chose de très proche. Il nous a bien aidés. Il connaît la musique en fait de procès fabriqué, ce bougre là. Ça se sent. On a ficelé un dossier comme on n'en avait pas encore fait! On a envoyé ça à la Chancellerie de l'Ordre National du Mérite. http://fr.wikipedia.org/wiki/Grande_chancellerie_de_France
Une date a été fixée pour la remise de la médaille. C'était nettement avant l'audience d'appel. Plus de trois cents invitations ont été envoyées. Tu vois le communiquant, ce Boutel! C'est une association à lui qui a imprimé les invitations. Elle s'est aussi chargée de les envoyer. Elle est payée pour s'occuper des statues en bois du Parawi. http://fr.wikipedia.org/wiki/Statue
On ne voit pas le lien avec la propagande de cette ordure... Et le grand jour approchait. On y était presque. Et, quelques jours avant, l'Ordre a signifié son refus. Il ne voulait plus procéder à la remise à la date prévue. Ils avaient été informés de la procédure pénale en cours. Ils ne voulaient pas être assaillis de lettres de protestation. Ils ne voulaient pas voir une nouvelle fois les réactions de chevaliers et d'officiers. Certains n'apprécient pas qu'on remette à un délinquant la même médaille qu'à eux. Ça risquait d'arriver, en cas de condamnation de Boutel. Mais la réception, on ne pouvait plus l'annuler! On s'en est tirés pas mal. On avait vraiment peu de temps. La vache. On lui a fait remettre une petite médaille bidon. Ça a été vite fait. Son avocat de Lyon, Grand-Guignol, toujours lui, est arrivé. Il a fait les huit cents kilomètres qui le séparent de Basseville!
Il s'est démené comme un diable. http://fr.wikipedia.org/wiki/Diable
Tout ça, ça a sûrement été très bon pour sa notoriété auprès des élus délinquants. D'ailleurs, les colonnes des journaux lui ont été largement ouvertes. Il y a eu libre accès dès le début du procès. Il en a franchement abusé pour cette remise de médaille en deux étapes... On avait de vraies plaidoiries dans le journal! http://fr.wikipedia.org/wiki/Plaidoirie
Et pas de parole aux représentants de la commune. C’est à dire pas de parole à la victime! Le rêve! Mais, après ce report, on n'avait pas avancé. Boutel n'avait toujours pas «sa» médaille. Nous, on était tenus en échec par une poignée d'emmerdeurs. Alors on a fait comprendre des choses à l'Ordre. Il est financé par l'état. Il est financé pour servir l'état. Et l'intérêt supérieur de l'état, c'était que Boutel soit décoré sans traîner. Ça ne leur plaisait pas, et alors? Est-ce qu'on a demandé leur avis aux types qui travaillaient à l'ONPF? Est-ce qu'ils avaient envie de m'accueillir? J’avais été viré de la préfecture! L'état ne risquait pas de me traîner devant les tribunaux! Je tiens l'état, même si l'état me tient! Transparancy International et son Indice de Perception de la Corruption peuvent toujours chanter... http://fr.wikipedia.org/wiki/Indice_de_perception_de_la_corruption
En tout cas, quelques mois plus tard, Boutel a reçu sa médaille. Il a reçu l'Ordre National du Mérite. La cour d'appel l'avait condamné. C'était une condamnation très légère. Ça, on peut le dire. Mais il s'était tout de suite pourvu en cassation. Il voulait se battre sur la prescription. Ça, Anquetôt ne pouvait pas le faire. Il était poursuivi pour recel. Là, ce n'est pas du tout le même cas de figure! Pour Boutel, la situation n'était pas dramatique. Les juges ont toujours dit qu'il y avait marchés négociés. Certains l'ont seulement sous-entendu, c'est vrai. Ils savaient qu'ils avaient affaire à un chevalier. Ça, ça donne à réfléchir.
Otto est abasourdi. Il a posé beaucoup de questions sur Basseville-sur-Terre et ses habitants. À chaque fois, il a eu une réponse très détaillée. Il a tout enregistré. Il admire la mémoire d'Aposs. Il respecte sa capacité à assimiler des dossiers. Néanmoins, il n'arrive pas à se faire vraiment une opinion. Son passé à Basseville-sur-Terre est parti loin. Il commence seulement à revenir. Son cerveau fonctionne comme un ordinateur. http://fr.wikipedia.org/wiki/Ordinateur
Il a une bonne capacité de traitement. Le problème, c'est la vitesse. Il lui faut du temps pour arriver à sortir une conclusion. Surtout après plusieurs jours passés à lutter contre les flammes. Il a vécu au cœur de l'enfer. Tous deux se lèvent. Ils sortent de la paillote. http://fr.wikipedia.org/wiki/Paillote_(construction)
Elle donne sur l'extérieur par une marche un peu haute. C'est malheureux pour Aposs. Au moment précis où il l'aborde, Otto s'oublie dans un croche-pied... Un simple mouvement réflexe.
Plusieurs jours ont passé depuis sa longue discussion avec Otto. Aposs a eu la tête blessée dans sa chute. Elle est toujours emballée dans un bandage. Il observe Otto. Il se dit qu'il a conservé son pouvoir de suggestion sur les autres. Sa mutation a représenté pour lui une véritable épreuve. Décidément, malgré cela, il sent toujours le pouvoir de son discours. Il voit son interlocuteur se laisser prendre à ses paroles. Il voit quand il le subjugue. Otto est dans un état de fatigue avancé. Il aurait pu relâcher son attention. Mais il est resté suspendu au discours d'Aposs. Il a été captivé par la description du comportement des élus de Basseville-sur-Terre. Il a bien enregistré le manque de courage de toute une partie de sa population. Il a aussi relevé les mauvais coups du préfet. C'était émouvant. Otto s'est retrouvé plongé dans la vie de ce village. Il y a vécu pendant une assez longue période. À cette époque là, il était encore très jeune. Il croyait que l'avenir et le monde étaient à ses pieds.
Ça fait trois jours que ça dure. Aposs a fait naître en lui des images. Otto ne peut les mettre de côté. La communauté internationale reproche à son peuple une idéologie et des actions qu'il connait bien. Il sait parfaitement lesquelles. Il ne nie rien. Il n'oublie pas ce qui s'est passé une fois lui et les siens vaincus. La république n'a pas été trop regardante sur ses états de service!
Mais la France est le pays des Droits de l'Homme. http://fr.wikipedia.org/wiki/Droits_de_l'homme
C'est ce qu'elle dit. Imaginer son administration acheter des élus véreux, c'est impensable. Et elle le fait pour imposer localement ses décisions merdiques. Ces décisions, les populations n'en veulent pas. Il lui faut aussi imaginer le trafic de décorations. Et ça porte sur les décorations les plus prestigieuses. Comme une que Robert Paxton a été fier de recevoir l'année dernière! La compromission des juges, ça le rend littéralement fou! Et tout ce qu'Aposs lui a décrit, c'est insupportable. Il revoit mentalement de nombreuses scènes. À chaque fois, seul le personnage de Boutel a des traits bien précis. Boutel, oui, décidément, le nom ne lui est pas inconnu. C'est tout ce qu'il peut en dire. Cela fait plus de cinquante cinq ans. Il faut bien garder ça à l'esprit! Ses camarades et lui ne vivaient pas tout à fait au cœur de la population. C'est vrai. Il se souvient malgré tout de leur conviction à tous:
- Tout ça a grand besoin d'être purifié. http://fr.wikipedia.org/wiki/Nettoyage_ethnique
On va s'en occuper.
Petit à petit, il retrouve l'état d'esprit qui était le sien. Il finit par retrouver aussi ses convictions de l'époque. Et sa haine. Sa certitude de devoir accomplir maintenant cette «œuvre» pour laquelle il avait été préparé. La mémoire lui revient. Elle est claire maintenant. Boutel, c'était un type à peine plus vieux que lui. Il était prêt à toutes les compromissions...
La lutte contre le feu l'avait épuisé. Il a bien récupéré maintenant. Il reste tout à fait indifférent à l'immense beauté des paysages. il n'est pas retourné apprécier la cuisine locale dans une paillote. Il n'a pas suivi le préfet Aposs. Celui-ci le regarde arpenter à grands pas le terrain autour du Q.G. Il suit son évolution mentale. Comme quand il lui parlait. Il se dit qu’il n'y a plus qu'à attendre. Les compagnons d'Otto sont parfaitement étrangers à ce qui se prépare. Ça se prépare pourtant à deux pas d'eux. Les dernières opérations de lutte contre le feu sont maintenant terminées. Certains sont rejoints par des membres de leur famille, des amis. L'un d'eux a même la visite de sa femme et de leur bébé. Tout petit, il commence à marcher avec assurance. Quelqu'un crie:
- attention!
Il a vu Otto commencer à courir. Il a compris que ce n'était pas une course normale. Au contraire, celui là charge! Il voit Otto se jeter sur un jeune collègue. Tous les trois, ils ont lutté ensemble contre les flammes! Un coup de pied à la tête. Le corps s'écroule. Otto reprend son équilibre et charge à nouveau. Cette fois, c'est vers une femme assez âgée. Il se jette sur elle. Un coup de tête sur son front. Elle tombe. Il la piétine furieusement. Il repart. A quelques mètres, il a vu le bébé qui marche, qui essaye parfois de courir. Il rit aussi fort qu'il peut. Otto arrive sur lui. D'un coup de pied, il l'envoie à plusieurs mètres. Le petit corps rebondit. Otto ne voit déjà plus que sa prochaine victime. La mère du bébé hurle. Il la laisse passer à côté de lui.
- attrapez le. Arrêtez le! Hurle la même voix
Beaucoup des visiteurs sont tétanisés par la terreur. Parmi les autres, la plupart se sont enfuis. Certains de ceux qui restent et ne sont pas hors d'état d'agir rejoignent les pompiers. Eux, assez rapidement, arrivent à s'organiser. C'est aussi à ce genre d'intervention qu'ils sont préparés. Normalement ils sont prévenus. Ils savent qu'ils vont se retrouver confrontés à un forcené! Là, ils improvisent. Ils maîtrisent à grand peine Otto. Finalement ce sont sept victimes qu'ils comptent. http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89mile_Louis
La qualité de leur réaction n'a pas suffi à éviter ça.
Il avait vu Otto. Il avait compris que la crise allait éclater. Aposs était resté assis. Il voulait bien voir. Il a eu son spectacle. Il savoure son résultat. Il n'arrive plus à se procurer ses cassettes. On le surveille. Ça fait trois ans que ça dure. Il n'en est pourtant pas sevré. Aujourd'hui, il a eu sa dose de sang et de souffrance. Ça devrait suffire pour quelques semaines. Ce n'est cependant pas sûr. L'appétit vient en mangeant. C'est ce qu'il paraît... Il voit maintenant Otto prisonnier. Il se lève. Il se dirige vers lui et ses vainqueurs. Et il dit simplement:
- Il ne faut pas en parler.
Il ne sera pas écouté aujourd'hui. On constatera plus tard l'efficacité de sa parole. Les témoins et les familles des victimes n'entendront plus parler de rien. Ils ne seront jamais convoqués par personne.
Christophe cherche à confirmer qu'Aposs a bien des centres d'intérêt qui lui ont valu le décret du Président pris en Conseil des Ministres sur la proposition du Premier ministre et du ministre de l’intérieur le 15 juillet 1998. Il essaye d'avoir confirmation du motif de la mutation du préfet Aposs. Il est passé par le 119 qui a pris des informations et lui a répondu la semaine suivante, quand il a rappelé, que la réponse avait été embarrassée. Le préfet a bien été muté, il y a bien une raison mais on ne peut pas dire laquelle. Pas de remarque sur le fait que la question vient du numéro bien connu de la protection de l'enfance. http://www.allo119.gouv.fr/
https://picasaweb.google.com/102798731435136260430/Corruption?authuser=0&feat=directlink