La Gaule de Charles, chapitre 8
Ça y est. On est le trois juin 1997. C'est la date qui figurait sur le procès-verbal de fin d'enquête. Ce procès verbal a été remis par les policiers au deuxième Pifon. Il fait très beau. L'air n'est pas encore très chaud. La salle d'audience est pleine de monde. Le tribunal est annoncé. On se lève. Les juges s'assoient. On en fait autant. Et ça commence. Quelques affaires sont appelées. Des pauvres gars pas méchants. Ils dormiront ce soir en prison. Ils ne doivent pas avoir de potes à la préfecture, ceux-là. D'ailleurs, ils n'ont pas d'avocat. Comme nous! Ça devrait nous faire trembler! Puis l'affaire «Parquet contre Boutel Adrien, Anquetôt André, Mathurin Archibald (et compagnie)» est appelée. On aurait bien aimé que Basseville soit dans le coup. Ça n'a pas été possible. Le préfet et son sbire ont décidé du contraire! Jean-Sébastien, en particulier, trouve la pilule dure à avaler. http://fr.wikipedia.org/wiki/Pilule
Les prévenus se lèvent. Leurs avocats les imitent. Ça fait du monde tout ça. Ça devait bien occuper trois bancs... Comme on est au fond, on n'a pas remarqué. L'avocat de Boutel, Maître Grand-Guignaux, commence à étaler ses états de service. Il les expose au procureur et au tribunal. Il parle d'une drôle de voix «off». On l'entend quand même jusqu'au fond de la salle. Et il en a, des titres! Voilà quelqu'un qui connaît l'administration au sens large (c'est à dire pas seulement judiciaire). Et il sait faire comprendre qu'il est rôdé pour les procès fabriqués. Ce gougnafier mesure ses effets. Il sait que l'élégance lui interdit d'être trop explicite. Il pue pourtant, avec son allure de bandit. Il n'arrive pas à cacher son naturel. Il doit retrouver l'harmonie avec son «moi» réel. Il se rattrape en déclarant que le cas de Christophe Potteur relève de la psychiatrie... http://fr.wikipedia.org/wiki/Psychiatrie
Et le président demande, d'emblée:
- Basseville-sur-Terre se constitue-t-elle partie civile? Monsieur le maire?
Le président cherche Pifon des yeux.
- non! Lui répond Pifon. Il s'est levé et va lui porter la lettre. Christophe reconnaît celle qu'ils ont écrite. La petite scène était convenue. Et le président, avec un grand sourire:
- vous avez raison, monsieur le maire. Pour se constituer partie civile, il faut avoir subi un préjudice!
Voit-il le regard de mépris que lui adresse Jean-Sébastien? C'est joué, pense Christophe. Le président n'a encore entendu personne. Déjà il parle comme Grease. «Basseville-sur-Terre n'a subi aucun préjudice!» Christophe se sent pris dans quelque chose de totalitaire. Même la justice s'y met! http://fr.wikipedia.org/wiki/Justice
Ensuite, maître Grand-Guignaux plaide pour Boutel. Curieusement, il aborde très peu le fond du dossier. Il ne se soucie pas de savoir s'il y a eu appels d'offres. Cela interdisait toute communication de prix d'un concurrent à un autre. Il ne dit pas non plus qu'il y a eu marchés négociés. Cela rendrait obligatoire la communication du prix et de l'offre de chaque concurrent aux autres pour un même lot.
Non: maître Grand-Guignaux explique que son client a bien mérité une médaille. http://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9daille
Tiens donc! Est-ce le moment? Sans doute, dans notre brillante république! Et l'avocat d'expliquer que cela fait quarante ans qu'il est au service de ses concitoyens. Non seulement il ne reçoit pas la médaille qu'il mérite, mais ça ne suffit pas. Il se retrouve dans l'obligation de se défendre!
- mais il est bourré, murmure Christophe à Marion, qui est assise juste à côté de lui.
Le président donne alors la parole à Boutel. Il lui demande, à lui, quelle était la nature des marchés. De sa voix de fausset si caractéristique, Boutel répond:
- des marchés négociés, monsieur le président.
- merci, monsieur. Donc il y avait marchés négociés...
Oui. Ça devait vraiment marcher comme ça avec les sections spéciales. On se retrouve projetés plus de cinquante ans en arrière. Les magistrats de Basseville ont de l'hérédité. Pendant quelques instants, Christophe n'écoute plus.
L'échange entre le président et le truand dure un peu. Boutel est ensuite invité à reprendre place sur son banc. Le débat continue avec chacun des autres prévenus. Ils sont appelés dans l'ordre du dossier. Tous ont l'occasion de confirmer les propos de Boutel. Le président a terminé. Sa satisfaction est évidente. Les deux autres juges affichent de larges sourires. Trois têtes de dégénérés contents d'eux. Quel spectacle...
Le procureur se lève. http://fr.wikipedia.org/wiki/Procureur_de_la_R%C3%A9publique_(France)
Il n'arrive pas à commencer. Il regarde ses papiers épars devant lui. Il semble ne pas les voir. Il est littéralement ko debout. Il affirme que Christophe a porté plainte. C'est contraire à ce qu'il a dit il y a un peu plus d'un an. C'est peut être ce que ça veut dire: «la parole est libre». La plume l'est moins, semble-t-il. Le jugement se contentera de dire qu'une plainte a été déposée le 29 mars 1996. Puis le procureur requière. Il demande un an de prison avec sursis, cent mille francs d'amende, cinq ans d'inéligibilité pour chacun. Le style du texte est assuré. Le ton de la voix l'est beaucoup moins! Il a écrit tout ça avant d'entendre ce qu'il vient d'entendre...
A quoi bon rester? On a vu la prise de parti du président. On a vu leurs trois faces hilares, à lui et aux deux autres.
«Basseville-sur-Terre n'a pas subi de préjudice». Christophe, Jean-Sébastien, sa femme et Marion sortent, révoltés. L'audience de jugement est fixée au 30 septembre... http://fr.wikipedia.org/wiki/Zone_de_non-droit
Deux jours plus tard, le cinq juin, les délinquants organisent une réunion. Les partisans de Pifon, d'Anquetôt et des autres se réunissent dans la salle polyvalente. Ils ont rédigé et distribué des tracts anonymes. Ils appellent à se mobiliser contre une contre-expertise. Christophe conteste le travail de Grease. Il ne l'a pas caché. Il ne renonce pas à la vérification de la structure. C'est clair qu'elle est de mauvaise conception. Il a vu que la vraie conviction de l'expert. C'est celle qu'il a manifestée avant sa volte-face lamentable. Son premier diagnostic était le bon. Même par la suite, il en était convaincu. La salle n'est pas réparable! Le tribunal administratif doit rejeter le travail de son expert. Il fera tout pour cela. Alors, ses adversaires attaquent. Ils distribuent un tract anonyme. http://fr.wikipedia.org/wiki/Tract
Ils y assurent qu'une solution est proposée. Il faut donc s'arrêter là. Il faut réparer.
Et le même texte paraît dans le quotidien. Il n'y a pas la moindre signature. On sait pourtant très précisément quelle employée communale en est à l'origine! La salle polyvalente se remplit des partisans de Boutel-Pifon. Une petite foule s'assemble. Ça rappelle le jour où les conseillers municipaux devaient voter pour prendre un avocat dans le dossier pénal. Aujourd'hui, il y a dix ou vingt fois plus de monde. Le sujet de la réunion est la contre-expertise souhaitée par Christophe. C'est là que la décision de lancer une pétition contre elle est prise. Le lendemain, à la rubrique «Basseville-sur-terre», le journal publie une photo. On y voit que beaucoup sont debout. La place semble manquer! Cette photo montre une partie de l'assistance. Certains participants se reconnaissent. Leur mécontentement est grand. Ils auraient souhaité plus de discrétion.
Pifon et Clémentine voulaient organiser un référendum. Le conseil a rejeté cette idée. Le tribunal administratif a exaucé plus tard leur souhait de dissimuler l'insuffisance de la structure! On aurait dû accepter la manipulation des délinquants. Tout le monde aurait gagné du temps. http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9f%C3%A9rendum
Des volontaires pour Boutel passent dans les villages. Ils vont de maison en maison. Ils évitent ceux qui les voient trop comme ils sont. Ils recueillent les signatures des opposants à la contre-expertise. Ils sélectionnent surtout les maisons où l'on attend une aide. Les foyers en difficulté attendent souvent des prestations alimentaires ou autres, de la mairie ou d'ailleurs. En toute rigueur, il faudrait s'assurer que les signataires sont bien domiciliés sur Basseville-sur-Terre. On peut se demander s'ils sont bien majeurs. Ils n'est même pas sûr que tous existent bien. Mais qui ira vérifier ça? Toutes ces réserves n'empêchent pas Pifon de faire état de cette pétition. En réunion de conseil, il se réjouit du résultat. Il a le culot monstre d'affirmer être tout à fait étranger à cette l'initiative! La pétition aurait recueilli quatre cent cinquante signatures. Plus que la moitié du nombre des inscrits sur les listes électorales auraient signé! Juridiquement cette singerie n'a aucune valeur. Les simagrées des amis de la préfecture n'y changent rien. Les principes minima des consultations démocratiques n'ont pas été respectés. Ces gens là n'auraient jamais inventé l'isoloir! http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Society.svg
Un nouvel été a passé. Il n'y a aucun événement particulier à signaler. On a presque oublié la mascarade référendaire. Christophe a distribué sa dernière note. Il y rend compte de ce qui s'est passé au tribunal correctionnel. Il confirme qu'il a bien demandé une contre-expertise au tribunal administratif. Le groupe de Dutoit ne s'est pas revu depuis. Il est allé chez ses collègues remettre une enveloppe à chacun. Il y fait un dernier point sur la salle. Et voilà, c'est tout.
Aujourd'hui, une lettre de la préfecture est arrivée pour Christophe à la mairie. Elle est datée du 2 septembre 1997. Christophe va la chercher. Il la rapporte chez lui. Sans grand empressement, il l'a lit. C'est le secrétaire général. Il répond à une demande récente de Christophe. Il a dû repenser à leur démarche du 20 novembre de l'année dernière! La première page n'apporte rien de bien neuf. La deuxième, par contre, est stupéfiante. Elle comporte un paragraphe que Christophe relit à plusieurs reprises. http://fr.wikipedia.org/wiki/Paragraphe
Il y est dit : "la préfecture n'a reçu aucun document relatif à d'éventuels marchés négociés qui seraient venus se substituer à la procédure d'appels d'offres restreints engagée par la commune de Basseville-sur-Terre pour la construction de la salle polyvalente. «Il y a bien eu appels d'offres et non marchés négociés. Il faudrait le dire clairement. Il devrait l'affirmer sans détours. Mais le secrétaire général ne va pas jusque là. Alors, la procédure réellement engagée pourrait-elle ne pas correspondre au dossier que la mairie a fait parvenir à la préfecture? Est-ce une chose envisageable? Le secrétaire général de la préfecture le laisse comprendre. Ça, ça signe la complicité ou au moins la compromission! Ce n'est pas beau mais cela clarifie au moins les choses: Christophe avait bien vu qu'il y avait appels d'offres. Ça figurait sur les actes d'engagement. C'était la confirmation la délibération du 25 septembre 1992. Celle qui a été signée après que Boutel en ait informé les entreprises. Il avait gardé un doute, jusqu'à maintenant. Une lettre de l'architecte avait semé le trouble dans son esprit. C'est celle où il affirme qu'on est passés aux marchés négociés. On ne peut que s'étonner qu'il ne communique aucun prix aux concurrents. Il se contente de demander une remise commerciale de cinq pour cent... http://fr.wikipedia.org/wiki/Remise_(comptabilit%C3%A9)
Non. Ça, ça n'a jamais fait un marché négocié. Et il y avait eu aussi ce long article dans l'hebdomadaire local. Boutel y affirmait qu'il y avait eu marchés négociés... et qu'il pleuvait dans toutes les salles polyvalentes!
La lettre de la préfecture a été comme un séisme. Le secrétaire général joue au c... Il n'a pas à forcer son naturel. Il fait exactement comme les magistrats. Ils mentent ouvertement. Ça les amuse. Leur vie offre si peu de distractions. Après, la routine habituelle reprend.
Le 15 septembre 1997, un employé de «Mathurin Sécurité Consultants» arrive devant la salle polyvalente. Il est onze heures. C'est l'heure qui a été convenue avec Pifon. Toutes les installations pouvant mettre en cause la sécurité du public sont soumises à contrôle technique annuel. Dieu (et d'autres) savent si «l'œuvre de solidarité avec les populations souffrantes d'Afrique» peut mettre en cause la sécurité du public. Elle a même été faite pour ça. http://fr.wikipedia.org/wiki/Incendie_du_tunnel_du_Mont-Blanc
Et mieux: elle a été faite pour tuer. Et ça marche très bien. Alors, elle doit subir son contrôle technique annuel. Cette année encore, pas de bouleversement à noter.
Le conseil a renouvelé sa confiance au Cabinet «Mathurin Sécurité Consultants». Enfin, soyons plus précis. Au cours d'une réunion de 1993, le conseil a attribué le marché Mathurin. Il était absent ce jour là. C'est donc Anquetôt qui a fait ajouter une clause dans le contrat. http://fr.wikipedia.org/wiki/Clause
Elle précise que celui-ci est renouvelable annuellement. Par «tac-tique» reconduction, a-t-il précisé. Il voulait montrer l'étendue de son vocabulaire. Quand on a bac moins quatre!
Aujourd'hui, Mathurin effectue le quatrième contrôle de l'œuvre. Elle doit, quand l'occasion se présente, faire correctement ce pour quoi elle a été faite. Il faut s'en assurer. S'il y a besoin d'une intervention, on la fera. Le collaborateur de Mathurin note que le mécanisme d'ouverture fonctionne bien. On n'entend pas le moindre bruit. Depuis le graissage d'il y a deux ans, c'est OK. Monsieur Mathurin remettra donc un rapport sans aucune demande particulière. Il a été vérifié que du côté de la mécanique comme du côté de l'électronique, tout fonctionne bien. L'électronique embarquée sur la tondeuse à gazon est parfaitement opérationnelle. Le maire est protégé en cas d'accident. http://fr.wikipedia.org/wiki/Accident
Le cantonnier peut tomber dans l'œuvre si ça l'amuse. Bien sûr, il n'y a toujours pas d'antécédent à ce genre d'accident en France. Mathurin le confirme encore cette année.
Deux semaines plus tard, on attend le jugement du tribunal correctionnel. Le temps a continué de passer. Réunion de conseil ou pas, c'est indifférent à l'opposition. Elle a laissé tomber. L'équipe de Pifon gère tout toute seule. Ils n'ont qu'à être tous là s'ils veulent que le quorum soit atteint! La commission de la salle, de fait, est en sommeil.
Christophe pourrait peut-être encore trouver une ou deux choses à faire pour la salle. Le cœur n'y est pas. Il en a assez bavé. Cependant, le jour de l'audience de jugement est arrivé. C'est là qu'on va juger les délits commis à l'occasion du marché public de la salle polyvalente. Ceux dont la préfecture est complice. Ouvertement.
Christophe n'était pas au tribunal lorsque la décision a été rendue. Marion, Jean-Sébastien et Michel y étaient. Et ils ont assisté au triomphe de Boutel et des autres. Toute l'équipe de Christophe y pensera encore plusieurs années après. Ce sera encore si ça s'était passé la veille. Le tribunal correctionnel relaxe tous les prévenus d'hier, auteur principal et receleurs! http://fr.wikipedia.org/wiki/Coutances
Les juges ont estimé qu'il y avait absence de délits. Ils ont ajouté que ceux-ci étaient prescrits. Les visages hilares des trois pignoufs du trois juin reviennent en mémoire à Christophe. C'est écrit dans le jugement. Il l'a demandé au tribunal en joignant soixante francs en timbres fiscaux. http://fr.wikipedia.org/wiki/Timbre_fiscal
C'est une décision de justice qui permet aux délinquants de le poursuivre pour diffamation. Pour éviter ça, il faut qu'elle soit cassée. Christophe a le sentiment qu'un piège dont il ignorait l'existence se referme sur lui. Michel Deval avait bien raison. Il a refusé de voter la plainte, le 26 mars 1996! Ses collègues le trouvaient trop trouillard. Ils pensaient que sa vision de la justice correspondait à ce qui se passe dans les pays totalitaires. Et voilà! C'est chez nous et aujourd'hui que ça se produit! Il ne reste plus qu'à espérer que le procureur fera appel.
Les jours passent. Il semble qu'il n'y aura pas appel. Ironie du calendrier, au tribunal administratif, dans l'audience qui, comme l'audience pénale, se tient le trente septembre 1997, le commissaire du gouvernement demande que le scrutin secret du six décembre 1996 soit annulé. Chouette, on va pouvoir prendre un avocat. Dommage, l'affaire est jugée. Et, malheureusement, c'est dans le sens que souhaitait la préfecture. Ce sens est assez éloigné de l'idée qu'on se fait de la justice! Le dix octobre 1997 le procureur interjette appel.
La procédure administrative pour les malfaçons suit son cours à partir du rapport de l'expert. On le sait: la salle polyvalente souffre de graves désordres. Le tribunal administratif doit statuer sur leurs causes. http://fr.wikipedia.org/wiki/Cause
Le 30 octobre 1997 arrive. Il y a presque trois semaines que le Parquet a fait appel de la décision du tribunal correctionnel. Le conseil municipal de Basseville-sur-Terre est réuni. Il est à nouveau réuni! Il doit traiter différents sujets. Aucun de ces sujets n'attire la petite foule hurlante des soutiens de la majorité. Cette fois-ci donc, le public est plus que clairsemé. L'exiguïté de la place dont il dispose, à droite de la porte quand on entre, y est sans doute pour quelque chose. De la majorité, tous sont là sauf Séverine Boutant et Charline Brack. De l'opposition, seuls Michel Deval et Jean-Sébastien Billard sont là.
Il y a donc huit présents. On peut rajouter les pouvoirs donnés par les absentes de la majorité.
- bon! Tout le monde est arrivé. Je déclare la séance ouverte.
Clémentine Fachaud demande la parole:
- mais oui, Clémentine. Vas-y lui répond Pifon. Il respecte le rituel établi.
- mais oui, Clémentine. Vas-y, singe Jean-Sébastien. Le regard désapprobateur de ses adversaires ne le dissuade pas.
Clémentine ne paraît pas ébranlée. Pas le moins du monde. Elle continue:
- voilà! J'ai appliqué notre vote. J'ai apporté de la nourriture à cuire pour les pauvres. Cette fois, c'est des carottes. Je connais une famille dans le besoin. http://fr.wikipedia.org/wiki/Besoin
Je lui porterai les carottes bien cuites. Je ferai ça aussitôt après la séance.
Clémentine se lève. Elle s'approche de l'évier. C'est à dire tout près de la porte. Elle tient son sac de supermarché. Elle en sort la casserole du développement durable. Elle a pris soin de la laver chez elle! Elle aurait pu le faire ici, tout de même! Elle y jette un peu de sel. Elle la remplit d'eau. Elle allume le gaz. Place la casserole dessus. Elle attend que l'eau bouille. Ça prend trois minutes. Ensuite, elle y plonge les carottes. Elle aurait pu les éplucher tout de suite. Elle a fait ça chez elle. Avant de venir. Il faut aussi les couper en petits morceaux. Ça aussi, elle l'a fait chez elle. Avant la séance. Quelle délicatesse! C'est admirable. Le travail est achevé. Le public est ébahi par tant de bonté. Ce public, c'est vrai, on le compterait sur les doigts d'une main. Il faudrait encore qu'on s'en donne la peine. Sous les yeux de ces rares admirateurs, elle regagne sa place:
- ça y est, Lucien. Je te remercie, c'est à toi.
- ça y est, Lucien. Je te remercie, c'est à toi. Cette fois, c'est Jean-Sébastien.
- le quorum est atteint. Je déclare la séance ouverte. Qui veut être secrétaire de séance? Toi, Julien? Merci, merci.
Pifon sourit. Ce sourire ne dit rien de bon à Jean-Sébastien. Et il déclare:
- on doit délibérer. On commence par la salle polyvalente. Il faut décider des travaux. Le tribunal de grande instance de Paris a statué. C'est un référé. http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9f%C3%A9r%C3%A9
On peut commencer les travaux.
Jean-Sébastien Billard réagit. Il n'attend pas:
- monsieur le maire! Cette question ne figure pas sur la convocation! Vous devez suivre l'ordre du jour. Cet ordre du jour que vous avez porté sur la convocation. Nous l'avons reçue! Nous savons ce qui est prévu! Il n'y a pas longtemps que je suis au conseil. Il n'empêche que je suis sûr d'une chose. À Basseville on n'a jamais vu ça! Même du temps de Boutel, c'était impensable!
- peu importe. On va délibérer sur les travaux de la salle.
Jean-Sébastien ne se laisse pas faire. Il se lève. Il pointe Pifon du doigt:
- c'est illégal. Tout d'abord, le quorum n'est pas atteint. On délibère sur une question qui concerne la salle polyvalente.
- alors ça! C'est nouveau. Il est bien de huit, le quorum? Et on est combien, selon toi, ce soir?
- qui peut-on compter, dans ce quorum?! Ce soir, nous sommes six. Messieurs Mathurin et Anquetôt sont concernés. On ne doit pas les compter!
Mathurin intervient:
- ça alors! On ne compte pas. Alors, ça change aussi le nombre à atteindre. Il n'y a pas quinze conseillers mais...
Jean-Sébastien ne le laisse pas terminer:
- vous ne comptez pas dans l'effectif présent. Vous comptez quand même comme conseiller pour calculer le quorum. Basseville-sur-Terre a quinze conseillers. Le quorum est de huit. Cela veut dire qu'il faut huit conseillers non concernés présents. Sinon, les délibérations ne peuvent pas être prises valablement. Du moins, pas à la première réunion!
- ça, ça sort de ton chapeau!
Jean-Sébastien n'insiste pas. Il a dit ce qu'il avait à dire. Cette question est close.
La décision du tribunal de grande instance est donc arrivée. Certains conseillers ne l'ont pas lue. Pifon la résume comme il peut. Michel Deval dénonce le rapport de l'expert. Ce vieillard à l'égo hypertrophié s'est prononcé contre sa conviction. http://fr.wikipedia.org/wiki/Conviction
Il savait que la salle n'était pas réparable. L'intégrité morale de Grease est mise en cause. Ça, c'est trop fort. Anquetôt réagit violemment:
- non, c'est un mec bien, Grease. Il est d'une bonne famille. Ses chaussures, c'est que des «Gros Lenfer». Et c'est très cher, les grolles en fer.
Pifon est ébloui par la finesse de l'observation. Il décide de passer au vote. La proposition passe par six voix contre deux.
Jean-Sébastien commente immédiatement:
- je contacte les robins de la préfecture. Je leur demande de refuser cette délibération. Si le secrétaire général accepte, ça va. Sinon, je saisis le tribunal administratif.
Le courrier de Jean-Sébastien part dans la foulée. Dans la semaine qui suit, la préfecture réagit. Elle invite le maire à aborder à nouveau cette question. Il faut voter sur les travaux. Mais régulièrement, cette fois. Les travaux de la salle polyvalente vont attendre.
Le reste de l'ordre du jour est traité. Parlons plus précisément. «L'ordre du jour est traité ensuite». En effet, cette première question n'y figurait pas. Les questions diverses arrivent après. C'est à chaque fois comme ça. Tout ce qu'on pouvait avoir à dire à été dit. Ou bien ça ne sortira pas aujourd'hui. Une odeur légèrement sucrée commence à flotter. Elle emplit la salle. Jean-Sébastien a le nez fin. Il sourit. Pifon va lever la séance. C'est alors que Clémentine prend la parole:
- Lucien n'a pas abordé un sujet important. Basseville-sur-Terre va être honorée. C'est une distinction rare. Notre ancien maire, Adrien Boutel, va recevoir l'Ordre National du Mérite! http://fr.wikipedia.org/wiki/Ordre_national_du_M%C3%A9rite
- quoi! Jean-Sébastien Billard et Michel Deval menacent s'étouffer, Clémentine poursuit:
- la médaille de l'Ordre National du Mérite va lui être remise. La cérémonie est prévue le quatorze novembre prochain.
Clémentine fait une gymnastique inconcevable avec sa bouche. Celle-ci commence à se cercler de bleu. Les tissus manquent d'oxygène... Puis elle reprend:
- je suggère que la commune offre un vin d'honneur! C'est la moindre des choses,
- tu as raison, Clémentine. J'oubliais. Qui est pour?
- c'est hors de question, tempête Jean-Sébastien, c'est une mascarade! Boutel est en pleine procédure pénale! Il doit passer à la cour d'appel de Caen dans les mois qui viennent.(http://fr.wikipedia.org/wiki/Cour_d'appel )
- on vote. Qui est pour?
Seuls Pifon et Clémentine lèvent la main!
- Qui est contre?
Deval et Billard lèvent la main.
Pifon ne pense pas à faire valoir la prépondérance de sa voix, Clémentine s'est déjà désolée:
- bon, Basseville-sur-Terre n'offrira pas de vin d'honneur à son ancien maire décoré. Ce n'est pas très élégant.
- la séance est levée.
Maintenant, ce n'est plus une odeur sucrée qui envahit la salle du conseil. Franchement, ça sent le brûlé. Clémentine ne peut qu'ajouter:
- ah! André, Ah! Pifon, cette fois les carottes sont cuites!
Jean-Sébastien a retrouvé le sourire.
Le onze novembre, c'est demain. Christophe reçoit un appel. C'est Michel Deval. Il ne l'a jamais entendu comme ça! Michel parle fort, il rit. Il dit que c'est gagné.
- mais de quoi s'agit-il?
- c’est Boutel. Sa médaille, elle lui passe sous le nez. Ça, c'est une nouvelle!
- mais que s'est-il passé?
- l'Ordre National du Mérite a su qu'il y avait une procédure pénale en cours contre lui. Il a décidé de ne pas remettre la médaille le quatorze. Ils la lui donneront plus tard. Et c'est au conditionnel. Il doit être définitivement mis hors de cause. Apparemment, ils craignent le scandale. Et ça ne manquerait pas d'en faire un si Boutel devait être condamné après avoir reçu la médaille. Ça s'est déjà produit. Les chevaliers n'apprécient pas. Il y en a même qui renvoient leur décoration! http://fr.wikipedia.org/wiki/Chevalerie
- mais il va faire quoi, Boutel? Il a déjà dû envoyer ses invitations. On le connaît!
- il paraît qu'il en a envoyé trois cents au moins. C'est sûr que ça doit remuer... Tiens, Christophe. Dis moi quand je peux passer. J'ai un truc à te remettre!
- passe quand tu veux. Mais c'est quoi?
- une photocopie qu'on m'a remise. Celle de l'invitation à la remise de la médaille. C'est l'association de Boutel qui l'a envoyée. C'est eux qui managent tout ce cirque. Ils prennent tout en main.
- ah bon. Il faut que le Parawi trinque, lui aussi! Je suis chez moi. Passe quand tu veux!
A peine plus de six mois ont passé depuis le jugement du tribunal correctionnel. La cour d'Appel a envoyé la copie de son arrêt demandé au titre de la jurisprudence. Elle affirme qu'il y a eu marchés négociés. Comme le premier degré. Pourtant, les marchés ont été passés conformément aux articles 295 à 300 du code des marchés publics en vigueur en 1992. Seulement, cette fois, il y a du nouveau. Christophe est soulagé. Il ne risque plus de poursuites pour diffamation. Le principe de la culpabilité est retenu. Chaque prévenu, écope d'une petite condamnation, 6.000 francs avec sursis. Il y en a un qui est relaxé, même si le vent a tourné. Il n'était pas apte à mesurer la portée de ses actes. Bien sûr, il y a presque un an, on espérait beaucoup plus. On s'attendait à des peines proportionnées aux actes jugés. De l'ordre de ce qu'avait requis le procureur le 3 juin 1997. On se contentera de ce qu'on a!
Le pourvoi de Boutel en cassation est annoncé aussitôt.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Pourvoi_en_cassation_en_droit_fran%C3%A7ais
Christophe est au courant. Ça lui passe très au-dessus des cheveux. Les autres gardent leur condamnation d'appel. Ils ont été condamnés pour recel. Ça, au moins, c'est acquis. Quant à Boutel, il peut encore avoir une mauvaise surprise! À la lecture de l'arrêt, la surprise a été totale pour Christophe. Cette condamnation semblait de moins en moins probable. Le numéro d'il y a deux semaines du canard allait encore dans le sens des truands. En première page, il citait le président du conseil général. C'est un ancien président de chambre à la cour d'appel de Paris. Un citoyen au-dessus de tout soupçon. Il parlait de la relaxe pure et simple dont avaient bénéficié Boutel et les autres. Il se félicitait de la décision tribunal correctionnel. Pour lui, c'est clair. Une condamnation aurait été quelque chose de révoltant. Ça aurait été lamentable. Alors, s'était dit Christophe, on est cuits! Même le président du conseil général se prononce dans ce sens. Pourtant, les opinions de cette éminence de la politique locale sont réputées sujettes à caution. Et il repense à une petite cérémonie pas ancienne. C'était l'inauguration d'un bâtiment. Un qui était destiné à recevoir les archives départementales.http://fr.wikipedia.org/wiki/Archives
Il n'y était pas allé par quatre chemins, le brave homme. Il avait déclaré que, «ici, serait concentré l'essentiel des forces vives de l'intelligence et de la culture de la région»! On ne peut pas parler de démagogie. Ça fait quand même pas mal de gens à devoir se partager la portion congrue en matière d'intelligence et de culture, dans la région... Mais ce crétin a peut-être valeur de baromètre. Au moins quand il donne des bon-points aux juges... http://fr.wikipedia.org/wiki/Bon_point
Le pire était donc à craindre avant que cet arrêt soit rendu.
Christophe est beaucoup plus détendu maintenant. Il y a quelques jours qu'il a eu connaissance de la décision du 20 avril. Il demande le texte en écrivant à la cour. Il a déjà fait ça pour le jugement du tribunal correctionnel. Il le fera encore avec l'arrêt de la cour de cassation. http://fr.wikipedia.org/wiki/Cour_de_cassation_(France)
Il le fera avec l'arrêt de la prochaine cour d'appel. Bien sûr, il faut d'abord que la cour de cassation décide de casser. Il ne lâchera pas Boutel!
C'est à nouveau Michel Deval qui appelle Christophe Potteur. Ça fait deux mois que Boutel et les autres ont été condamnés en appel:
- Ça remue à la préfecture. Il faudrait que je passe te parler!
- Je ne bouge pas d'ici. Passe tout de suite, si tu veux.
- D'accord! J'arrive.
Michel est une source d'information incomparable. Il connaît tout le monde. Tout le monde lui parle de tout. Il est plutôt jovial. Son jugement est apprécié. Il faut bien le reconnaître. Mais Michel a refusé de voter pour la plainte. Christophe y repense souvent. Il pensait que la justice pourrait se retourner contre eux! Et puis, plus récemment, la remise de la médaille a été reportée. Il y a eu une petite manifestation de sympathie à Boutel. Elle a remplacé la remise de la médaille. C'est encore Michel qui lui a décrit ce qui s'y est passé. C'est à croire qu'il était sur place! L'événement avait malgré tout perdu de son attrait pour la cause de Boutel. La manifestation de substitution n'a pas eu lieu dans la salle polyvalente de Basseville. Allez savoir pourquoi. Elle a eu lieu dans une salle de cinéma loin d'ici. Loin, ça veut dire qu'on n'y va pas pour les courses! Un vice-président du conseil général mis une salle de cinéma à leur disposition. http://fr.wikipedia.org/wiki/Conseil_g%C3%A9n%C3%A9ral_(France)
Ça s'est passé dans le sud du département. Il y a eu des discours. Maître Grand-Guignaux était là. Il est venu exprès de Lyon! Ça lui a fait près de huit cents kilomètres. Il fallait que l'enjeu le justifie! Il a parlé de la partie de la procédure qui était encore à venir. Il a assuré que ça ne serait qu'une formalité. Ensuite, Boutel a reçu une petite médaille. Il fallait bien remplacer l'Ordre National du Mérite. La préfecture lui a trouvé ça vite fait. «Une médaille en chocolat», a dit Michel en riant. Et puis, Boutel a versé sa traditionnelle petite larme! Il faut émouvoir les gogos de l'assistance. Il faut surtout donner le change aux truands qui ont manigancé cette réponse au refus de l'Ordre National du Mérite.
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