La Gaule de Charles, chapitre 6


 

Début juillet, Christophe reçoit un coup de fil. Tout lui revient alors en tête. C'est un policier du SRPJ de Caen. De la section financière. http://fr.wikipedia.org/wiki/Police_judiciaire_en_droit_fran%C3%A7ais

- ah!

Le parquet lui a transmis le dossier. Il travaille dessus avec un collègue. Il faut évaluer l'environnement humain de l'affaire. Il faut se rencontrer.

- très bien. Et quand souhaitez-vous passer?

- mercredi si ça vous convient.

- très bien. J'ai des collègues à la commission de la salle. Ils suivent le dossier avec moi. J'aimerais qu'ils puissent parler avec vous. Je pense que certains se libéreront. Peuvent-ils se joindre à moi? Y voyez-vous un inconvénient?

- non, pas du tout.

- alors très bien. On fait comme ça.

- au revoir. A mercredi. http://fr.wikipedia.org/wiki/Mercredi

- oui, à mercredi. Au revoir.

Mercredi, Marion et Jean-Sébastien rejoignent Michel chez Christophe. Il fait beau. On est à la mi-juillet. La grande sécheresse de 76 n'a pas recommencé. http://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9cheresse

C'était il y a vingt ans.

C'est les vacances. Tout se passe bien. Et puis le dossier pénal, ce n'est plus vraiment leur affaire. Il faut coincer tous ces magouilleurs. Ce n'est pas forcément perdu. Il y a peut-être encore moyen. On ne va pas rater l'occasion.

Une petite voiture blanche entre dans la cour. Deux hommes en descendent. Christophe sort. Il va au devant d'eux. Il les fait entrer. Il les invite à s'asseoir. La conversation s'engage. Les policiers posent des questions. On leur répond. Les questions peuvent changer de camp. Ça arrive. Elles portent parfois sur la procédure. Parfois on aborde d'autres aspects. Généralement ceux qui échappent aux non-juristes. http://fr.wikipedia.org/wiki/Juriste


 

Une relation de confiance s'est apparemment établie. Les policiers demandent aux conseillers :

- et monsieur Dutoit. Un monsieur comme lui n'a rien dénoncé. C'est surprenant! Il est chez lui à la préfecture! Nous enquêtons sur sa coopérative laitière, «Joigne et Terrette». Il y a abus de pouvoir. On l'a déjà pris pour ça. Mais ce n'est rien. Il y a abus de bien sociaux. On le sait. On le prendra pour ça!

La réunion prend fin. Les policiers ont une dernière question:

- mais quelles sont vos motivations. Vous voulez agir au pénal? Vous faites état d'irrégularités dans les marchés publics?

Alors, en chœur, les quatre répondent:

- on veut que Boutel, Mathurin, Anquetôt et leur bande soient inéligibles! On ne veut plus les voir traîner à la mairie. Ils n'ont pas à s'occuper des affaires communales!

Les policiers ne s'attendaient manifestement pas à ça. Ils partent d'un grand éclat de rire:

- mais vous ne pouvez pas dire ça!

Ah! bon. Et on peut dire quoi, alors? Mais les conseillers gardent leur question pour eux.


 

Juillet se termine. Août passe. Septembre est à moitié. Certaines installations doivent subir un contrôle technique annuel. En particulier celles qui peuvent mettre en cause la sécurité du public. Dieu sait si c'est le cas de l'«œuvre de solidarité avec les populations souffrantes d'Afrique». Et pas seulement Dieu. Les événements tournent au vinaigre. Cette enquête qui s'annonce fait trembler Boutel et ses partisans. Il y est question des irrégularités du marché public. Il faut serrer les rangs. Le conseil a renouvelé sa confiance au Cabinet «Mathurin Sécurité Consultants». Il y a tenu. Plus que jamais. Il lui a confié cette mission de contrôle. C'est la troisième année consécutive. L'artiste n'est pas du conseil municipal de Basseville-sur-Terre. Ouf! Tout le monde peut voter. Pifon préfère ça. On ne sera pas enquiquinés. Pas d'histoires d'ingérence. Sur ce sujet la majorité est majoritaire!

Aujourd'hui, on est le 15 septembre 1996. Un employé a été envoyé sur place. Il doit effectuer le contrôle technique. Il note que la révision du mécanisme d'ouverture a bien été faite. Le rapport précédent demandait certains ajustements. Les pièces concernées ont bien été graissées. Le mécanisme fonctionne en douceur. Il ne fait pas le le moindre bruit. Monsieur Mathurin remet son rapport à la mairie. Il ne fait aucune demande particulière. Tout va bien. Du côté de l'électronique, tout fonctionne. Même l'électronique embarquée sur la tondeuse à gazon. Elle marche comme une horloge. Le cantonnier ne doit pas tomber dans l'œuvre. Pas pendant ses heures de travail. Ce genre d'accident est inconnu en France. Il n’y a toujours pas d'antécédent. Le deuxième Pifon ne devrait pas avoir d'ennuis. Le cantonnier pourrait venir à la salle. Il pourrait participer à un banquet. Il pourrait tomber dans l'œuvre. Il ne travaillerait pas avec la tondeuse. Il ne serait plus protégé par le transpondeur. Oui. Mais ce ne serait pas un accident du travail. Pifon s'en tape. http://fr.wikipedia.org/wiki/Accident_du_travail


 

Une nouvelle réunion d'expertise doit se tenir. Nous sommes le lendemain du contrôle technique de l'œuvre. La situation s'est quand même arrangée depuis fin mars.

Le stress a changé de camp. Anquetôt, Boutel, Mathurin et quelques autres ont adopté un profil bas. Le climat change. Il semble que ça chauffe. Les policiers vont commencer l'enquête. Ils s'intéressent aux irrégularités du marché public. De son côté, l'expert fait vérifier la charpente. Ensuite, il abordera sans doute la structure. Sans doute.

Christophe et ses collègues de la commission de la salle ont tenu de nombreuses réunions. Il y a plus d'un an qu'ils sont élus. Il y a eu également des réunions de tous les membres de l'opposition. Ils sont passés par des phases de découragement. Ils se disent que leurs efforts n'ont pas été inutiles!

Grease a annoncé une nouvelle réunion. C'est pour aujourd'hui. Elle se tiendra à quatorze heures. Au programme, il y a la vérification de la charpente. Il doit communiquer les résultats. Il s'est bien gardé de donner la moindre information. Alors Christophe a recommencé à s'inquiéter:

- Et si la charpente était bonne? Ce travail n'est quand même pas donné. Et si je l'avais fait faire pour rien? S'il ne devait rien nous apprendre? La secrétaire ne va pas me rater. Et les autres, de l’autre côté, vont exploiter ça.


 

Les vacances sont terminées. http://fr.wikipedia.org/wiki/Vacances

Tout le monde a repris le travail. Les réunions de ceci, de cela recommencent. Y compris pour les malfaçons de la salle polyvalente. Le rituel se remet en place. Ils l'avaient un peu oublié. La commission de la salle participe à la réunion d'expertise. Ses membres arrivent en ordre dispersé... du moins ceux qui ont pu se libérer

Le vieux Grease lit. http://fr.wikipedia.org/wiki/Grizzli

Il est assis dans sa voiture. Il est toujours là le premier. Il attend l'heure exacte pour entrer. L'avocat de la commune est ici également. Il ne s'est pas fait remplacer par son associé. Il pensait pourtant être obligé de le faire. Des petits groupes arrivent. Les participants sont groupés entreprise par entreprise. On croirait les délégations aux jeux olympiques. Ça ressemble au jour de l'ouverture. C'est ensuite le tour de l'architecte. Son avocat est avec lui. Et puis Pifon arrive. C'est qu'il ne veut pas être largué. http://fr.wikipedia.org/wiki/Largage

Tout le monde est assis. Grease invite les participants à émarger la feuille de présence. Il fait quelques réflexions préliminaires. Il laisse ensuite la parole à l'ingénieur-expert-en-charpentes-de-bois. Celui-ci détaille son travail. Il indique que tout a été fait sur documents. Il trouve utile de préciser un point. Il n'est pas venu sur place avant aujourd’hui. Il met par principe quelques réserves à ses conclusions. Les documents papier et la charpente telle qu'elle a été construite, ça peut différer. Et, en disant cela, il regarde là-haut. Il examine de loin cette charpente. Il n'en avait jusqu’alors qu'une idée relativement abstraite. Et il hoche la tête. Puis, il passe en revue tous les points qu'il a étudiés. Il commence par les plus insignifiants: tout va bien. Sauf pour Christophe. Il appréhendait d'entendre ça! Puis, l'ingénieur aborde le cas des pièces un peu plus importantes: là, il y a quelques problèmes. Ils sont relativement simples à régler. Il n'y a pas de grosses conséquences. Christophe se dit que ça lui suffirait. Il pense qu'il aurait été dommage de ne pas faire cette vérification. Et puis, on passe aux grosses fermes. Il s'agit de ces très longues poutres en arc. Elles enjambent la salle dans sa longueur. Alors là, c'est édifiant. Au lieu de faire quatre-vingt-dix centimètres sur soixante, elles n'en font que soixante dix sur cinquante. http://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A8tre


 

L'expert commente alors:

- L'entreprise qui a fait la charpente était connue. Dans le métier, on savait qu'elle travaillait trop juste. Elle jouait toujours avec les limites inférieures. Et souvent, elle les franchissait. Parfois dans des proportions invraisemblables. Je crains que ce soit le cas ici. Ce qui devait arriver pour ce charpentier est arrivé. Il a eu plusieurs problèmes de ce genre. Ça a concerné différents chantiers. C'était une façon de remporter des marchés publics. Question prix, il était imbattable. Il a fermé! Tout le monde s'en porte mieux. Mais il y a malheureusement toujours des brebis galeuses dans le bâtiment.

Christophe se demande s'il a bien entendu. L'expert était prêt à refaire la couverture sur le même principe. Il voulait remplacer les bacs actuels par d'autres. Ces autres bacs auraient été à peine différents. Il aurait fait mettre des boudins d'étanchéité. Tout ça sur la charpente d'origine. Et voilà qu'elle est insuffisante! L'ingénieur précise aussi qu'elle ne pourra supporter aucune surcharge. L'expert donne un exemple. On pourrait recourir au bitume pour remplacer les bacs acier. http://fr.wikipedia.org/wiki/Bitume

Du fait de la faiblesse de la charpente, c'est impossible. C'est impossible même après renforcement... le bitume est beaucoup trop lourd.

Qui critique la décision de demander l'expertise, maintenant? Qui oserait encore dire que son but n'avait rien de technique? Les crétins... Alors, il s'agissait de régler des comptes entre élus actuels et anciens?


 

A peine vingt-quatre heures passent après cette réunion d'expertise. Le conseil est réuni. Il doit, entre autres, entendre le résultat de la vérification de la charpente. Les informations importantes concernant l'expertise judiciaire sont communiquées. On en rend toujours compte rapidement. Même quand ce n'est pas à l'ordre du jour. La réunion de conseil qui suit y consacre quelques minutes. Aujourd'hui, 17 septembre 1996. Le public est peu nombreux. C'est peut être dû à l'exiguïté de la zone qui lui est réservée. Peut-être les partisans de Boutel, Mathurin et Anquetôt se sont sentis mal. Il y aurait de l'indélicatesse à venir écouter ça!

- bon! Tout le monde est arrivé. Je déclare la séance ouverte.

Clémentine Fachaud demande la parole:

- mais oui, Clémentine. Vas-y.

- voilà! J'ai appliqué notre vote. J'ai apporté de la nourriture à cuire pour les pauvres. Cette fois, c'est des soissons. Je connais une famille dans le besoin. Je lui porterai les soissons bien cuits. Je ferai ça aussitôt après la séance.

Clémentine se lève. Elle s'approche de l'évier. C'est à dire tout près de la porte. Elle tient son sac de supermarché. Elle en sort la casserole municipale. Elle y jette un peu de sel. Elle la remplit d'eau. Ensuite, elle y plonge les soissons. Elle aurait pu les éplucher tout de suite. Elle a fait ça chez elle. Avant de venir. Il n'y a pas besoin de les couper en petits morceaux. Sinon, ça aussi, elle l'aurait fait chez elle. Avant la séance. Quelle délicatesse ça aurait été! Ça aurait été admirable. Elle place ensuite la casserole sur le rond. Elle l'allume. Ce faisant, elle provoque un «bang» qui la fait reculer de deux pas. Ce travail est achevé. Le public est limité en nombre. Malgré cela, il est ébahi par tant de bonté. Sous ses yeux, elle regagne sa place. Jean-Sébastien se lève. Il fulmine contre le ridicule de la situation.

Clémentine l'ignore avec arrogance. Elle conclut:

- ça y est, Lucien. Je te remercie. C'est à toi.

- bon! Le quorum est atteint. Qui est secrétaire de séance? Toi, Archibald? D'accord. Ça va être bien fait.

Pifon a tenu à commencer par un certain sujet. Il vaut mieux le liquider rapidement, celui-la. Il s'agit de l'aménagement d'une portion de route. Depuis longtemps, les riverains la trouvent dangereuse. Ça fait des années que la question revient sur le tapis. On ne s'en débarrassera jamais! Une départementale traverse Basseville-sur-Terre. http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9seau_routier_d%C3%A9partemental_de_France

C'est la 38, qui va au cimetière. Il y a un virage que les voitures prennent à grande vitesse. Plusieurs maisons y ont leur sortie. C'est risqué de gagner la route depuis son garage ou sa cour. Il y a un moment où on ne voit rien. Et il faut avancer sans rien voir. Un jour, ça fera un accident. Le public se compose de quatre personnes. Parmi elles, deux sont venues pour cette question. Pifon explique qu'il est allé sur place. Pas plus tard que la semaine dernière. Il y a retrouvé la commission de sécurité. Presque tous râlaient. Ils en ont par dessus la tête de ces ralentissements. Vous en trouvez à tout bout de champ, ou de route. Pas moyen de faire un kilomètre sans tomber sur l'un d'eux. Tout au long de votre trajet, ils vous enquiquinent. Ils vous empêchent de bien utiliser le moteur de votre voiture. Il ne dépasse jamais trente pour cent de ses capacités. Autant aller à vélo! http://fr.wikipedia.org/wiki/Pr%C3%A9vention_et_s%C3%A9curit%C3%A9_routi%C3%A8res

Puis, Pifon essaye de refaire l'exposé. Il croit rapporter fidèlement ce qu'il a entendu. C'est quelqu'un de l'Équipement qui a expliqué le projet. Quelqu'un qu'il connaît bien: http://fr.wikipedia.org/wiki/Direction_d%C3%A9partementale_de_l'%C3%89quipement

- il faudrait augmenter la portion d'agglomération. Pour ça, il suffit de déplacer les panneaux d'entrée et de sortie dans Basseville. Il faut les mettre plus loin.

- mais non! Lucien. Ce n'est pas ça. On nous conseille de goudronner les bas-côtés. Il faut que, vi-su-el-le-ment, l'entrée dans l'agglomération soit évidente. les automobilistes prendront conscience qu'ils sont en agglomération. Et alors ils entameront leur processus psychologique. Ça les amènera à ralentir! C'est ça, l'idée!

Mathurin a participé à la réunion de sécurité. Des propositions ont été faites. Il en a compris le sens. Pifon tente alors sa chance. Il devrait avoir plus de chance avec le point suivant. Il se lance. Manifestement, il aurait eu besoin qu'on le fasse répéter. Il aurait fallu lui réserver un quart d'heure avant la séance de conseil.

Dans le public deux, on l'a vu, ne sont venus que pour cette question. On le sait. La réunion de ce soir ne leur servira pas à grand chose. Ils en prennent conscience. Ils s'adressent à Pifon. Ils lui font savoir leur désapprobation. Ils lui reprochent son incompétence. Ils préfèrent quitter la séance.

Pifon se distingue encore. Il ne peut pas faire autrement. Cette fois, il parle des cloches de l'église. Elles ne sonnent plus. Il propose de limiter la dépense. Pour cela, dans un premier temps, on ne ferait réparer que les sonneries civiles... comme l'Angélus! http://fr.wikipedia.org/wiki/Ang%C3%A9lus


 

Deux heures plus tard, on a un peu progressé. Les premières questions à l'ordre du jour sont épuisées. On ne traite pas encore les questions diverses. On aborde le résultat de la vérification de la charpente. Le public s'est réduit comme peau de chagrin. Il était déjà plus que restreint au départ. Manifestement, le sujet n'est pas populaire.

La parole est à Christophe. Il reprend une par une les catégories d'éléments de la charpente. Il respecte l'ordre dans lequel l'ingénieur expert les a vérifiés. Il explique la nature des défauts rencontrés. À chaque fois, il expose les conséquences des insuffisances des pièces concernées. Il les traduit en termes de travaux à effectuer. Quand il a terminé, Anquetôt commente:

- oui, ce n'est pas grand chose, tout ça. On recouvrira avec du bitume!

Christophe Potteur est hors de lui. Tant de mauvaise foi le révolte :

- mais tu n'as pas entendu, hier?! Tu y étais pourtant à la réunion avec l'expert! La charpente ne pourra supporter aucune surcharge! Il l'a dit. Il a précisé : «même après renforcement». Les deux peaux de bacs acier c'est déjà lourd. On doit ajouter l'isolant entre deux. Ça augmente encore le poids. Mais le bitume, c'est encore plus lourd! On veut rendre l'ouvrage hermétique. On ne va pas l'emballer dans un sarcophage en béton, comme Tchernobyl. http://fr.wikipedia.org/wiki/Tchernobyl

Votre salle est une grosse saloperie. C'est vrai. Ça justifierait qu'on l'enterre comme ça!

On passe aux questions diverses. Il n'y a pas de questions diverses.

- la séance est levée!

Clémentine se précipite pour ajouter:

- et moi, avant que les gens sortent, je termine, pour ce soir, l'action solidaire du conseil municipal. Je vais égoutter la cuisine pour les pauvres. La séance ne sera vraiment terminée que quand j'aurai fait ça.

Puis, la petite casserole de soissons pour les pauvres à la main, elle attend que le dernier soit sorti dans le couloir puis dehors pour fermer la lumière, l’eau des toilettes et la porte à clef.


 

Un peu plus de deux mois et demi ont passé depuis leur visite chez Christophe. Les mêmes policiers sont arrivés à la mairie. Ils demandent des papiers. Ils veulent toujours des papiers. Le deuxième Pifon est prié de comprendre. La secrétaire de mairie aussi. Ça ne va pas tout seul. Un policier ignore les façons urbaines de Grease. http://fr.wikipedia.org/wiki/Sociologie_urbaine

Il tape du poing sur la table:

- Ça va aller plus vite que ça!

Ils reviendront et reviendront encore. La pêche restera insuffisante. Ce n'est pas comme ça qu'ils compléteront le dossier. Il faudra aller voir à la préfecture.

C'est Pifon qui informe Christophe. Il y a du nouveau. Il se passe quelque chose. Ça bouge. Et c'est toujours des embêtements en plus! C'est à Christophe et aux autres qu'il les doit. Il le sait. Et ça lui prend du temps! Ses relations avec son ancienne équipe sont mauvaises. Pifon cherche manifestement à les améliorer. Il y a souvent des questions relatives au dossier de la salle polyvalente. Elles doivent être traitées immédiatement. Il faut les mettre à l'ordre du jour. Christophe n'hésite pas à le lui demander. Aujourd’hui, c'est du choix d’un avocat qu'il s'agit. Il faut suivre la procédure pénale. On parle bien sûr de celle qui a été lancée à l'initiative du Parquet. Celle qui a failli ne jamais voir le jour. Celle qui aurait pu finir dans une poubelle. Par exemple si le palais de justice avait été malencontreusement fermé un certain 29 mars 1996. Oui, Pifon mettra cette question là à l'ordre du jour. La prochaine séance devrait être au début de décembre.


 

L'enquête de la police semble progresser. Mais ça traîne. La commission de la salle souhaite faire le point dessus. Elle est aussi compétente pour le pénal. Pifon n'a pas voulu participer à sa dernière réunion. Anquetôt n'aurait pas apprécié. L'enquête de la police traîne trop. Ça ne semble pas mené rondement. Tout ça, c'est suspect. Le dossier du marché public serait introuvable. Il n'a que quatre ans. Les policiers parleraient de le «reconstituer». C'est ce que dit Pifon. Non mais, ça rime à quoi, ce cirque?

Un marché public, ça se trouve obligatoirement à la mairie. On l'a aussi à la perception. Sinon le percepteur n'aurait pas eu le droit de payer les entreprises. Or, il les a payées. La préfecture aussi a son exemplaire. Le contrôle de la légalité a trouvé tout en ordre, manifestement. Là aussi, ça n'a pas bloqué. Alors, à la mairie, le dossier a pu brûler. Il a aussi pu s'envoler feuille à feuille, par la fenêtre. À la perception, il y a peut être eu un autre problème. Mais à la préfecture, on sait garder les papiers! Il ne faut pas raconter d'histoires. http://fr.wikipedia.org/wiki/Enqu%C3%AAte_pr%C3%A9liminaire_en_proc%C3%A9dure_p%C3%A9nale_fran%C3%A7aise

- je suggère qu'on refasse comme le 29 mars a proposé Philippe. Et cette fois j'y serai. C'est promis!

Christophe téléphone à la préfecture:

- oh! ce n'est pas sûr!

Toujours est-il que Christophe ignore la réserve. Ce matin du vingt novembre 1996, il rejoint ses collègues. Ils se retrouvent sur le parking de la préfecture. Il fait assez froid. Il rencontre d'abord Jean-Sébastien. Ensuite, il aperçoit Marion, Philippe et même Pierre. Tous les cinq entrent dans la préfecture. Ils montent les escaliers. Ils suivent le fléchage. Ils empruntent des couloirs. Ensuite, ils tournent à droite. Et puis à gauche. Ils prennent un ascenseur. Ils en sortent. Ils débouchent alors dans un nouveau couloir. C'est large, très long. C'est tendu de rouge. Il y a des dorures en abondance. http://fr.wikipedia.org/wiki/Abondance

Très vite cependant, ils trouvent la porte du bureau du préfet:

- bon, c'est là.

Pierre, Christophe et Philippe discutent entre eux. Ils décident de ce qu'ils vont dire. Il faut aussi convenir de ce qu'il ne faut pas dire... Pendant ce temps, Marion observe Jean-Sébastien. Il fait les cent pas dans le couloir. Et il inspecte les ors de la république. Tiens, quelqu'un l'aborde:

- alors ça! Jean-Sébastien a des relations ici. Il nous l'avait caché. Et c'est qu'ils parlent! Ils en ont à se dire!

Et le temps passe.

Jean-Sébastien s'est rapproché du groupe de ses collègues.

Christophe frappe à la porte du bureau d'Aposs:

- oui!

Il ouvre la porte et il recule. Non, il ne veut pas. Un autre entrera avant lui! Il aperçoit Jean-Sébastien, pas loin :

- tiens! Toi, entres, puisqu'il n’y a pas de chef. http://fr.wikipedia.org/wiki/Chef

C'est sur ces mots d'introduction que Jean-Sébastien Billard fait son entrée. Il tombe sur le secrétaire général. Aposs est absent. On s'en doutait un peu. Les autres suivent Jean-Sébastien. Le secrétaire général les salue aimablement. Il fait comme il a appris. Il leur demande l'objet de leur visite. Christophe a repris son rôle de chef. Il explique. Il s'agit du marché public de la salle polyvalente de Basseville-sur-Terre. Les policiers ont besoin de toutes les pièces. Il leur manque les plus importantes. C'est à dire les actes d'engagement. Ils semblent bloqués dans leur l'enquête. C'est l'impression qu'ils donnent. La préfecture a un exemplaire de ce dossier. C'est celui que la commune a communiqué en octobre 1992. Le contrôle de la légalité l'a reçu. Monsieur serait bien bon de daigner leur en remettre une copie. Le secrétaire général a bien compris:

- non!

Christophe ne renonce pas comme ça. Il renouvelle sa demande:

- non.

Ses collègues toussotent. Ils commencent à tourner les talons. Cette fois, Christophe renonce. Il se résout à prendre congé. La porte du bureau d'Aposs vient juste de se refermer. Tous les cinq laissent éclater leur colère:

- ah! ça, pour enterrer les dossiers, ils sont là!

- oui! Il y a un cadeau utile à leur faire. C'est de leur envoyer une pelle. On ne met pas le manche. On peut l'envoyer par la Poste. http://fr.wikipedia.org/wiki/Brainstorming

- oui! Et puis des manches, ils en ont assez, au contrôle de la légalité!

- et on pourrait écrire dessus : «L'état ne s'oppose qu'à la délinquance qu'il ne gère pas!»

- ça ne serait que la vérité. «Chef de l'état, chef des bandits»!

Ils décident de rentrer. Ils ne tentent pas d'autre démarche. A quoi bon!

Ils font le même chemin en sens inverse. Cette fois, ils avancent plus vite. Tout d'abord, ils connaissent, maintenant. Et il faut dire aussi que ça descend... Marion demande en riant à Jean-Sébastien:

- dis donc! Tu as des relations intéressantes!

Jean-Sébastien voit à quoi Marion fait allusion:

- ah, non! Je suis sûr que je ne l'avais jamais rencontré. Lui, manifestement, il m'a reconnu! Je ne sais pas comment il a fait!

- et que te voulait-il, si ce n'est pas trop curieux? C'est en rapport avec l'objet de notre visite?

- oh, je peux tout à fait vous le dire.

Jean-Sébastien parle au groupe cette fois.

- c'est quelqu'un qui savait que j'étais de Basseville. Manifestement, Boutel attend quelque chose de lui. Il est embarrassé. Il ne sait pas de quoi il s'agit. Ça l'énerve. Il voulait tâter le terrain. Il lui fallait voir ce que nous pensons de Boutel. Bien sûr, s'il sait que je n'ai jamais été au conseil avec lui. Je lui ai dit mon opinion sur l'individu. Il était soulagé. Nous sommes sur la même longueur d'onde. Il a pu le constater. Et là, il m'a raconté un truc incroyable. La semaine dernière, Boutel est venu le voir. Il est allé dans son bureau. Il est reparti assez rapidement. Il a laissé une caisse de champagne à côté de la porte! http://fr.wikipedia.org/wiki/Vin_de_Champagne

Alors il s’est gratté la tête. Il se demandait ce qu'il allait bien pouvoir en faire. Et la caisse l'empêchait de fermer sa porte! C'était un vrai problème.

Et tous les cinq:

- ah! Ah! Ah!

Christophe rentre chez lui. Il a de quoi dire à sa famille après la visite. Et il raconte par le menu. Il revient sur l'aventure de ce matin à la préfecture. Ils veulent exprimer le fond de leur pensée. Il faut en faire part aux représentants de l'état. Il faudrait leur faire un cadeau adapté. Comme, par exemple, une pelle destinée au contrôle de la légalité ou au préfet. On la leur offrira pour «enterrer le dossier de la salle polyvalente» . On écrira dessus que c'est pour enterrer ce dossier la et ceux à venir. L'idée leur semble tenir du génie. Pendant deux ans, l'idée fera son chemin. Peu avant Noël 1998, un paquet arrive à la préfecture. Il a été envoyé en recommandé avec demande d'avis de réception. Il est relativement volumineux. Il contient ce que l'histoire retiendra sous le nom de la pelle du 18 décembre.


 

L'enquête est commencée depuis quelques semaines. Le conseil se réunit. Nous sommes le six décembre 1996. Il faut aborder plusieurs points d'importance variable. Aujourd'hui, le public est en nombre. On n'a jamais vu une telle fréquentation. Il y a même des gens qui restent debout. Malgré cela, personne n'ose s'appuyer contre l'évier ou la cuisinière. Ces objets inspirent trop de respect aux partisans de la majorité. http://fr.wikipedia.org/wiki/Respect

Ce soir, ils montrent une excitation plus que certaine. Mathurin et Anquetôt sont présents! Ils sont pourtant «concernés».

- bon! Tout le monde est arrivé. Je déclare la séance ouverte.

Clémentine Fachaud demande la parole:

- mais oui, Clémentine. Vas-y.

- voilà! J'ai appliqué notre vote. J'ai apporté de la nourriture à cuire pour les pauvres. Cette fois, c'est du céleri. Je connais une famille dans le besoin. Je lui porterai le céleri bien cuit. Je ferai ça aussitôt après la séance.

Clémentine se lève. Elle s'approche de l'évier. C'est à dire tout près de la porte. Elle tient son sac de supermarché. Elle en sort la casserole commune. Elle y jette un peu de sel. Elle la remplit d'eau. Ensuite, elle y plonge le céleri. Elle aurait pu l'éplucher tout de suite. Elle a fait ça chez elle. Avant de venir. Il faut aussi le couper en petits morceaux. Ça aussi, elle l'a fait chez elle. Avant la séance. Quelle délicatesse! C'est admirable. Elle place ensuite la casserole sur le rond. Elle l'allume. Jean-Sébastien Billard bondit et tonne:

- non mais! Ça durera jusqu'à quand, ces âneries? Madame Fachaud, des gens sont morts. Ils sont morts par votre faute et celle de vos amis. C'était il y a eu trois ans le seize septembre. Avez-vous pensé à eux? Y avez-vous pensé ne serait-ce que cinq minutes? Parmi tous ces morts, il y avait six conseillers. Parmi eux, il y avait votre frère, monsieur Pifon! Alors moi, je me souviens d'eux. Continuez à vous livrer à votre mascarade habituelle. Je lis un texte en leur mémoire. C'est extrait du «livre d'Esther». http://fr.wikipedia.org/wiki/Livre_d'Esther

Ça vient plus spécialement du «décret de réhabilitation des Juifs».

Clémentine Fachaud attend trois minutes. Il faut d'abord que l'eau avec le céleri bouille. Jean-Sébastien commence à lire:

- «Ainsi, maintes et maintes fois, est-il arrivé aux autorités constituées, pour avoir confié à des amis l'administration des affaires et s'en être laissés influencer, de porter avec eux le poids du sang innocent au prix d'irrémédiables malheurs, les sophismes menteurs d'une nature perverse ayant égaré l'irréprochable droiture d'intentions du pouvoir»

Et puis:

«Il n'est que d'ouvrir les yeux: sans remonter jusqu'aux histoires anciennes, que nous venons de rappeler, regardez seulement sous vos pas, que d'impiétés perpétrées par cette peste des gouvernants indignes» . Jean-Sébastien, un peu calmé, se rassoit.

L'ébullition est atteinte. Le travail est achevé. Le public est ébahi par tant de bonté. Sous ses yeux, Clémentine regagne sa place:

- ça y est, Lucien, je te remercie. C'est à toi.

Lucien Pifon déclare la séance ouverte. Il constate que le quorum est atteint. Il demande un volontaire pour assurer le secrétariat de la séance. Ce sera Séverine Boutant.

- merci Séverine, merci.

La question sur le choix d'un avocat pénaliste est à l'ordre du jour. On l'a vu. Elle passe en dernier. C'est normal. Elle a été ajoutée au dernier moment. Il y a déjà eu trois heures de palabres. Pifon déclare enfin:

- maintenant, on doit délibérer sur le dernier sujet. À savoir : va-t-on prendre un avocat? Ça en ferait encore un. Et encore pour la salle polyvalente. http://fr.wikipedia.org/wiki/Victime

Le vote devrait passer. Et là, surprise dans l'opposition. Pardon, la majorité sur cette question. Pifon se lève de sa chaise. Il brandit un paquet de feuilles. D'où le sort-il? Il était assis dessus jusqu'à maintenant. Il a bien ménagé son effet. Il se lance dans un véritable plaidoyer.

Le public commence à hurler. Une paire de bougresses, la mère et la fille hurlent plus fort que tout le monde. Elles ouvrent la bouche à se dépendre la mâchoire. Pifon est toujours debout. Il tient toujours les feuilles à la main. Il les agite pour battre la mesure. Ça ne crie pas assez. Les hurleurs doivent s'exprimer vigoureusement. Encore plus fort. Il les encourage jusqu'à l'épuisement. Sa responsabilité serait plutôt de ramener le silence... Et le premier magistrat de Basseville-sur-Terre de se lancer dans les explications. L'exercice lui réussit rarement. Bon, prenons notre courage à deux mains. Il déclare que la première procédure n'est pas terminée. Pourtant, elle a déjà coûté cher. Puis il dépeint l'avenir qu'il promet. Il dénonce l'impact qu'une procédure pénale. Elle pourrait avoir des effets ravageurs sur l'emploi. Les entreprises vont avoir des difficultés. La confiance va se perdre. Il ne précise pas qu'il s'agit de certaines entreprises seulement. Il s'agit de celles des personnes en cause. Celles qui n'ont pas tripatouillé sont épargnées. Et on va perdre de la taxe professionnelle. Et il enchaîne les menaces. À chaque nouvelle menace, il recommence à gesticuler. C'est perçu comme un nouvel encouragement. La petite foule recommence à vociférer! Ses talents de tribun sont démontrés. http://fr.wikipedia.org/wiki/Tribun

Pifon décide de passer au vote. Il continue d'appliquer la stratégie qui a été arrêtée.

- messieurs Anquetôt et Mathurin, vous ne votez pas!

- ouais! Ouais!?

- bon! Alors on vote, reprend Pifon.

- Lucien, s'il te plait? On vote au scrutin secret! demande vivement Clémentine.

- ah! J'oubliais. C'est d'accord.

Il n'y a pas plus de formalité. Sur ces mots, Lucien prend son béret. Alors, là, Christophe proteste:

- pardon, on ne peut pas voter au scrutin secret comme ça. Il faut qu'au moins le tiers des conseillers présents le demandent!

- d'où sors-tu ça? rétorque Clémentine.

- c'est dans le code des collectivités locales. Il devrait être sur la table à chaque réunion. Évidemment, comme d'habitude, il n'y est pas!

- tu veux qu'il y soit? Et bien! Vas le chercher! http://fr.wikipedia.org/wiki/Harc%C3%A8lement

- allez-y vous-même! Moi, je maintiens ce que je dis. Vous voulez demander le scrutin secret. Il faut vérifier qu'un tiers des membres présents le demande. Sinon, on vote au scrutin public!

- allez! Lucien! On vote au scrutin secret.

Lucien avait gardé son béret à la main. Il le pose sur la table, cette fois. Il commence à distribuer les petits papiers. Une quantité sûrement suffisante en a été mise sur la table. La question à l'ordre du jour est: «choix d'un avocat pénaliste». Le vote doit porter directement sur le choix d'un avocat pénaliste. Christophe s'y attend. Mais non! Pifon impose quatre ou cinq questions préliminaires:

- la commune a-t-elle subi un préjudice?

Sept bulletins pour, six contre. Et ça continue. On vote sous les cris. On a les oreilles cassées par les invectives du public. http://fr.wiktionary.org/wiki/invective

Pifon y répond par des sourires! Et toujours le même résultat:

- sept bulletins pour, six contre!

- la commune doit-elle prendre un avocat?

Le béret circule à nouveau. Ensuite, les petits papiers sont dépouillés.

- six pour, six contre.

Pifon se retourne vers Anquetôt:

- la proposition est rejetée. Exulte ce dernier!

- ça pue ton truc, Clémentine.

Edwin Blanc ne supporte pas l'odeur. Le céleri en train de cuire, c'est une abomination. Il n'avait rien dit pour les poireaux. Cette fois, c'est trop!

Les questions diverses sont traitées. L'opposition ni participe pas. Elle reste totalement en dehors. Maintenant, le public se tait. C'est le calme absolu. Les crieurs sont fatigués. Malgré cela, personne dans l'équipe de Dutoit n'est en état de discuter. Et puis, le ramassage des poubelles, ce soir, on s'en tape. La vente de l'herbe du cimetière et du terrain de la salle polyvalente, c'est pareil. Dutoit lui-même est absent. Il a toutefois donné pouvoir à Christophe. Enfin, Pifon, victorieux, se lève. Il lance son traditionnel:

- «La séance est levée».

Anquetôt est admiratif:

- dis-donc! Marcel, c'est bien que tu t'appelles Lucien. Surtout que, comme ça, ton cerveau fonctionne beaucoup plus vite!

Clémentine se précipite pour ajouter :

- et moi, avant que les gens sortent, je termine, pour ce soir, l'action solidaire du conseil municipal. Je vais égoutter la cuisine pour les pauvres. La séance ne sera vraiment terminée que quand j'aurai fait ça.

Puis, la petite casserole de céleri pour les pauvres à la main, elle attend que le dernier soit sorti dans le couloir puis dehors pour fermer la lumière, l’eau des toilettes et la porte à clef.

 

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