La Gaule de Charles, chapitre 5


 

Le nouveau conseil municipal fonctionne. Ça fait maintenant plusieurs mois que ça marche. La pratique est particulière. Il y a des règles à observer quand un conseiller municipal ou plusieurs est ou sont concerné(s). Ça peut encore faire basculer la majorité. Avant le revirement de Pifon, c'est l'actuelle opposition qui avait gagné les élections. Mathurin, Anquetôt et les autres sont l'actuelle majorité municipale officielle. Ceux qui pensaient être la majorité sont toujours majoritaires quand on parle de la salle! Anquetôt Fachaud and co ont compris. Bon gré mal gré.

Le climat s'est dégradé à la mairie. C'est très net depuis les dernières élections. Mathurin et Anquetôt cherchent à asseoir leur autorité. Leur cible principale, c'est ce qu'on appelle l'opposition. Pour faire court. Ils procèdent par intimidation. Les réunions de conseil, c'est parfait, pour ça. Les truands menacent leur sept opposants. Il y aura des représailles. Basseville est partie pour une procédure sans fin. Une demi-douzaine de réunions ont ainsi été polluées. Par exemple, le conseil qui a suivi la première réunion d'expertise. C'était fin novembre. Anquetôt a hurlé pendant plus d'une heure. Ça a duré pas loin de deux. Il a encore parlé de faire durer l'expertise. Ça traînera plus de dix ans. Il a en particulier une procédure sur le dos. Elle a été engagée il y a treize ans. C'est un abruti qui se plaint de malfaçons. Ça n'est pas prêt d'être fini. Celle de Basseville sera au moins aussi longue. Anquetôt a promis qu'il s'arrangera pour faire regretter l'initiative contre lui.

Dutoit n'était pas là, ce soir là. Les six autres, menés par Jean-Sébastien, ont fini par ramener Anquetôt au silence! La réunion s'est quand même terminée.

Ensuite Philippe a ses collègues chez lui. Ils ont préparé une réplique encore plus forte. Ils y ont travaillé dans la semaine qui a suivi. Ils se sont renseignés. Ils ont commencé à envisager d'agir au pénal! http://fr.wikipedia.org/wiki/Droit_p%C3%A9nal

- Nous avons le droit pour nous. Anquetôt n'imposera pas sa loi! On n'est plus à l'époque de Boutel. C'est vrai qu'Aposs est toujours à la préfecture. Ça, c'est leur principal atout. Ça veut dire qu'ils ont aussi les juges de la préfecture pour eux. Ceux qui fonctionnent comme les sections spéciales. http://fr.wikipedia.org/wiki/Sections_sp%C3%A9ciales_en_France_pendant_la_Seconde_Guerre_mondiale


 

L'opposition a attendu la réunion de conseil suivante. Ils ont besoin de l'avis d’un nouvel avocat. Ils ont besoin d'informations sur le droit. Cela concerne l'aspect pénal éventuel du marché public. Il faut en savoir plus. Ils font donc passer les délibérations nécessaires. Il n'y a pas de défaillance. L'étude de celui-ci parvient peu après. Le prochain conseil est fixé au 26 mars. La convocation comporte un sujet sur un dépôt de plainte. L'objet principal, c'est le vote du budget annuel de la commune. Il faut qu'il soit voté. Il doit comporter une somme pour financer la procédure pénale.

La deuxième réunion d'expertise est annoncée pour le 25 mars 1996. De ce côté là au moins, les choses prennent bonne tournure. Christophe Potteur a fait son petit circuit habituel. Il a déposé un courrier chez les membres de la commission de la salle. Ces lettres les invitent à retenir l'après-midi du 25. Il y a ajouté les dernières informations. Il fait comme il y a trois mois. C'était pour les comptes rendus de réunion avec l'expert et l'avocat. Cette fois, Jean-Sébastien recevait sa mère. Elle a accueilli Christophe avec enthousiasme. http://fr.wikipedia.org/wiki/Enthousiasme


 

Les participants à la deuxième réunion sont tous là. L'expert fait passer la feuille de présence. Chacun l'émarge.

On ne sait pas pourquoi. C'est manifeste, le vieux Grease est embarrassé. Il discute avec Mathurin. Celui-ci était chargé du contrôle technique. Les entreprises devaient faire des calculs pour la construction. Elles lui ont communiqué les opérations qu'elles ont faites. Son Cabinet a juste refait ces opérations. Mais était-ce les bonnes opérations qui étaient posées? Personne, chez lui, ne se l'est demandé. Mathurin le reconnaît sans se faire prier. Le contrôle technique de la salle a été sommaire:

- vous comprenez, monsieur, pour trente mille francs!

Après cela, Grease s'adresse à madame Anquetôt. Elle faisait si sombre mine en arrivant! C'est elle qui dirige «Aérotoit». Enfin, pour le registre du commerce du moins. Aérotoit, c'est l'entreprise qui a posé la couverture. Grease s'incline humblement vers elle à deux reprises. Il déclare ensuite:

- tout le monde a bien travaillé. Personne n'a commis de faute. Les normes et les DTU ont été respectées. http://fr.wikipedia.org/wiki/Document_technique_unifi%C3%A9

Seulement, voilà! Les normes et les DTU ne peuvent pas tout prévoir. On va refaire la couverture. On garde le même principe. On reprend des bacs. Ils auront une hauteur d'onde plus importante. On augmente la longueur de recouvrement. On ajoute des boudins pour l'étanchéité.

La réunion continue encore un peu. Alors, Grease la déclare terminée. Ceux de la commission de la salle restent assis. Ils regardent. Ils sont littéralement incapables dire un mot. Les autres se lèvent. Ils sortent. Madame Anquetôt et son équipe sont presque arrivés à la porte. Grease les rejoint. A nouveau, il s'incline devant elle :

- tout le monde a bien travaillé, bien travaillé.


 

Les membres de la commission de la salle se retrouvent seuls. Ils sont abasourdis. Pifon se lève. Il marche nerveusement. Il déambule de long en large. Il ne peut s'arrêter de dire:

- ah, j'si déçu, j'si déçu! http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9ception

Les derniers à être encore assis se lèvent. Ils sortent. Maître Haro, souffrait de l'oreille interne. Il est parti dans les premiers.


 

Dès le lendemain, le conseil municipal se réunit. La deuxième réunion d'expertise est à peine digérée. Le 26 mars 1996, une formalité capitale dans la vie de toute commune attend les élus. C'est le vote du budget. L'ordre du jour s'avère donc d'une importance cruciale. Elle est vitale pour Anquetôt et consorts. Le public s'est déplacé plus nombreux qu'à l'accoutumée.

- bon! Tout le monde est arrivé. Je déclare la séance ouverte.

Clémentine Fachaud demande la parole:

- mais oui, Clémentine, vas-y.

- voilà! J'ai appliqué notre vote. J'ai apporté de la nourriture à cuire pour les pauvres. Cette fois, c'est des pommes de terre. Je connais une famille dans le besoin. Je lui porterai les pommes de terre bien cuites. Je ferai ça aussitôt après la séance.

Clémentine se lève. Elle s'approche de l'évier. C'est à dire tout près de la porte. Elle tient son sac de supermarché. Elle en sort la casserole. Elle y jette un peu de sel. Elle la remplit d'eau. Ensuite, elle y plonge les pommes de terre. Elle aurait pu les éplucher tout de suite. Elle a fait ça chez elle. Avant de venir. Il faut aussi les couper en petits morceaux. Ça aussi, elle l'a fait chez elle. Avant la séance. Quelle délicatesse! C'est admirable. Bien sûr, elles ont un peu noirci. Elle place ensuite la casserole sur le rond. Elle l'allume. Ce travail est achevé. Le public est ébahi par tant de bonté. Sous ses yeux, elle regagne sa place:

- ça y est, Lucien. Je te remercie. C'est à toi.

- c'est le budget, aujourd'hui! Mais on a un vote sur une délibération avant. C'est pourquoi j'ai demandé au percepteur d'arriver plus tard. On n'a pas besoin de lui pour le moment. Et puis il a un match de foot enregistré à regarder. Un volontaire pour être secrétaire de séance?

Finalement, ce sera Clémentine. Pifon la remercie chaudement puis aborde le sujet qui fâche.

- la commission de la salle a demandé qu'on vote. Ils veulent déposer une plainte. http://fr.wikipedia.org/wiki/Plainte

I sont incarnés. A toi, Christophe.

- l'avocat de la commune a étudié le dossier. Il apparaît que les marchés de la salle ont été entachés d'irrégularités. Celles-ci sont malheureusement nombreuses et graves. On comprend les réticences des coupables. Ils n'ont rien de bon à attendre de l'action de la commune. Les fautes entachant les marchés relèvent de la justice pénale!

Clémentine lâche son stylo:

- comment ça! Il n'y a pas beaucoup d'entreprises à Basseville. Celles qui marchent sont encore moins nombreuses. Grâce à André, on a la chance d'en avoir à Basseville-sur-Terre. Il fait tout pour l'emploi! Et vous voulez le démolir! Je ne parle pas que d'André. Je n'oublie pas sa famille. Ni, bien sûr, Archibald!

- c'est un peu tard pour les lamentations. La délibération illégale ne s'est pas votée toute seule. Je parle de celle du 25 septembre 1992. Vous êtes responsables de l'avoir votée. Je parle de toi, Boutel, Anquetôt et des autres. Par vos soins, les marchés truqués ont été attribués à qui on sait. Sans cela, il ne serait pas question de pénal aujourd'hui! Alors toi, la garde-chiourme, attend de les retrouver au boulot, tes potes! http://fr.wikipedia.org/wiki/Col%C3%A8re

Clémentine n'apprécie pas cette allusion perfide à son métier. Elle s'y épanouit pleinement. Mais Denis Auvert continue.

- ils ne font pas tout pour l'emploi. C'est toujours tout pour eux. Et bien sûr pour leurs comptes en banque personnels! Ici, on est à la mairie! On s'occupe des affaires de Basseville. La prospérité des petites affaires de tes amis, on s'en tape. Et, aujourd’hui, on s'occupe surtout des finances communales! Je t'ai bien entendue parler sur l'emploi. J'espère que tu n'intègres pas les employés communaux. Ils sont tous des potes à Boutel et à vous. Il faut voir comme ils se sont fourrés sur votre liste. Ça a été une invasion d'employés communaux après l'accident de votre «œuvre» de malheur! Et puis, je dois préciser autre chose. Le «groupe» d'Anquetôt se vante d'avoir créé cent emplois. Ces employés sont tous domiciliés en dehors de Basseville sauf un. Il n'y a qu'une personne qui habite sur Basseville! Il coûte cher celui-là! Et c'est le mari d'une employée communale. Voilà le tableau. Tous les autres, ils habitent en dehors de la commune! Tous! Et ça ne coûte pas un sou à leur commune. http://fr.wikipedia.org/wiki/Subvention

Denis n'arrive pas à retrouver son calme:

- maudit kapo!

Une expression outrée déforme le visage de Clémentine. Elle la déforme juste un peu plus que ses habituelles grimaces. Christophe a déjà repris la parole:

- admettons que nous refusions de porter plainte. Nous sommes complices. Moi, personnellement, je ne veux pas de ça. Alors je voterai pour la plainte. J'ai terminé, Lucien. http://fr.wikipedia.org/wiki/Responsabilit%C3%A9_p%C3%A9nale_en_France

Clémentine veut conclure. Cette fois, il le faut, coûte que coûte:

- j'ai bien écouté l'exposé de Christophe. J'y entends des mots qui me choquent. Ces mots sont déjà dans le compte rendu d'une réunion. C'est celle du 1er juillet de l'année dernière. Il s'agit des mots «délit» et «ingérence». J'ai regardé dans mon dictionnaire. J'ai vu que ce sont des mots durs. Je trouve qu'ils n'ont pas à figurer dans un compte rendu de réunion de conseil.

Clémentine a terminé son intervention. Pifon reprend la parole:

- on passe au vote. On va peut-être faire un scrutin secret? Qui est pour le scrutin secret?

Largement plus du tiers des mains se lève. Pifon trouve ce mode de scrutin plus confortable. Des bulletins ont été préparés en quantité suffisante pour un an de délibérations. Il y en a un gros tas. Le béret, connaît la musique maintenant. http://fr.wikipedia.org/wiki/B%C3%A9ret

Il fait son tour de table habituel. Anquetôt et Mathurin s'abstiennent. Ils n'ont pas le choix. Ils auraient même dû quitter la salle au début de la discussion. Il faut croire que leur présence n'est pas une atteinte suffisante à la loi. Leurs regards sont très expressifs. Les petits papiers sont consciencieusement pliés. Le béret les recueille. On le retourne par le cabillou. Les petits papiers atterrissent sur la table:

- oui... Oui... Non... un blanc...

Ah! surprise: de quel côté?

- oui... Non... Oui... Non... Oui... Non... Non... Oui... et, ah! C'est trop plié... Bon, voilà.

Il n’y a que six oui. Pourvu que ce soit le septième:

- non!

Aie! Six oui, et six non. Ce scrutin secret débouche sur l'égalité. La proposition est donc rejetée.

D'ailleurs, si le scrutin n'était pas secret, ça ne changerait rien! En effet, Pifon a sûrement voté contre. Il aurait fait valoir la prépondérance de son vote. Pas de regret là dessus. Mais c'est la catastrophe! Quelqu'un s'est-il trompé?

Entendre ça vingt-quatre heures après le revirement de l'expert! Il faut avoir les nerfs solides! En attendant, ils sont forts, en face! Pifon, Mathurin et Anquetôt, eux, triomphent.

- excusez moi, j'entends le percepteur qui arrive. Je reviens tout de suite.

Le percepteur entre dans la salle. Il est suivi de Pifon. Il salue l'assemblée.

- tenez, asseyez vous ici.

Le percepteur commence son exposé du compte administratif du maire. Il fait de même pour le budget.

L'exposé terminé, Pifon demande:

- pas de questions? On passe au vote?

- pardon monsieur, répond Christophe Potteur. Je n'ai pas remarqué de somme pour financer la procédure pénale. Pouvez-vous me dire dans quel poste elle a été englobée?

- on l'a retirée! interrompt Pifon.

Entendre une chose pareille! Marion n'aurait jamais cru ça possible:

- alors ça! C'est vraiment malhonnête, Lucien.. Vous nous aviez promis le budget pour la procédure pénale. Vous l'avez retiré sans nous le dire. Vous vouliez nous faire voter en pensant qu'il était dedans. C'est choquant! Vous êtes indigne de confiance! http://fr.wikipedia.org/wiki/Recours_pour_exc%C3%A8s_de_pouvoir_en_France

Pifon a envie qu'elle s'arrête. Ça l'énerve un peu. Il a les défauts de son frère Marcel. En taille XXL. Donc, l'honneur et lui, ça fait deux! Et si ça pouvait faire trois...

Du côté de Marion, on se regarde. Tout le monde est désemparé.

- bon! Rien d'autre? On passe au vote? interroge Pifon.

Les opérations de vote se déroulent. Le résultat tombe: cinq pour, cinq contre, cinq abstentions.

- qu'est-ce qu'on fait? demande Pifon. Et il se tourne vers le percepteur.

Celui-ci, a terminé exposé depuis un moment. Tout de suite, il se tait. Et il continue.

La nouvelle secrétaire de mairie est présente à la demande de Clémentine. Elle apporte la solution:

- il n'y a pas le droit de s'abstenir au vote du budget.

Jean-Sébastien voudrait bien une référence aux textes. C'est un peu trop facile de concocter son petit règlement. On vient de faire la connaissance de la nouvelle secrétaire. Elle se contrefiche des textes. Il faut revoter, c'est tout. Mathurin, de son côté, a flairé l'intérêt potentiel de la situation. Le budget ne prévoit rien pour la procédure pénale. C'est pas mal. Mais il y a quand même une somme pour financer l'expertise. Et ça, ça ne lui plaît pas du tout! Il se tourne vers Anquetôt:

- On vote contre?

Anquetôt a très bien compris que supprimer le budget pour la procédure pénale est une affaire en or. Il ne faut pas risquer de perdre la proie pour l'ombre:

- mais non, on vote pour.

- ah! bon, bon...

Le deuxième vote donne la majorité au budget. Il est donc déclaré accepté.

Le percepteur est parti.

«La séance est levée».


 

Pas convaincu, Pierre Dutoit se renseignera. À la réunion suivante, il fera remarquer que l'abstention est tout à fait possible au vote du budget. Le résultat est donc bien: cinq pour, cinq contre et cinq abstentions. L'égalité au scrutin secret entraîne toujours le rejet de la proposition! Ça n'a pas changé.

Clémentine se précipite pour ajouter:

- et moi, avant que les gens sortent, je termine, pour ce soir, l'action solidaire du conseil municipal. Je vais égoutter la cuisine pour les pauvres. http://fr.wikipedia.org/wiki/Passoire

La séance ne sera vraiment terminée que quand j'aurai fait ça.

Puis, la petite casserole de pommes de terre pour les pauvres à la main, elle attend que le dernier soit sorti dans le couloir puis dehors pour fermer la lumière, l’eau des toilettes et la porte à clef.


 

La réunion est terminée. Il n'en reste pas moins que ce budget, dans la réalité, a été rejeté. Ce sera celui sur lequel la commune vivra pendant un an! Dutoit reporte ses critiques dans la zone des signatures. En bas du compte rendu. Elles amèneront la secrétaire de mairie à refuser une bonne fois pour toutes d'assister aux réunions de conseil. Comment! On ne peut plus dire n'importe quoi! La vie est trop triste.


 

Les conseillers se retrouvent dans le square devant la mairie. Les deux groupes se disent vaguement au revoir, de loin! Le soir de l'élection du deuxième Pifon comme maire n'est pas si loin. Christophe et son équipe avaient eu droit aux bruyants «à la prochaine» de leur bande. Le ton est passablement différent ce soir! Jean-Sébastien invite ses collègues. Ils vont prendre quelque chose chez lui. Ils ont besoin de parler! Ils y vont à pied. C'est tout près, là où Jean-Sébastien habite. De plus, il n'y a pas grand place pour se garer à côté de chez lui. Et puis, ça leur fera du bien à tous. Prendre un peu l'air les apaisera! http://fr.wikipedia.org/wiki/Air

Cette invitation des collègues de Jean-Sébastien après la réunion est la bienvenue. Sa femme la lui avait suggérée. Elle s'intéresse aux affaires de Basseville. Elle a de la sympathie pour leur action. Elle a préparé la table du salon. Il y a des gâteaux et des boissons. Madame Billard accueille la petite troupe. Jean-Sébastien lui annonce que la plainte n'est pas votée. Il ajoute qu'il n’y a pas de budget pour la procédure pénale. Là, elle comprend que le combat sera rude!

- Comment?!

Mais ce n'est pas encore le moment de parler de ça!

Jean-Sébastien et sa femme font entrer tout le monde dans le salon:

- Asseyez vous comme vous voulez! Y a pas de protocole.

Michel Deval prend tout de suite la parole: http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9briefing

- c'est moi qui ai voté blanc. Je savais que Marion hésitait à s'abstenir. J'ai parlé avec elle. Je voulais m'assurer qu'elle ne voterai pas pour l'action pénale. Juste avant la réunion, j'ai compris qu'elle allait voter pour. Alors, je me suis abstenu.

- mais pourquoi! Enfin, tu fais ce que tu veux de ta voix...

- si, si, je peux le dire. Supposons que la plainte passe. On se mettrait en danger. Boutel, Anquetôt, Mathurin et la bande sont soutenus par la préfecture. Ses juges ne rendraient pas un jugement qui déplairait à la préfecture. Ceux-là ne risquent rien. Ils pourraient tuer. Ils ne seraient pas condamnés. Nous, par contre, c'est différent. On dénonce des choses graves. Des choses que la préfecture a acceptées. Elle les a sans doute plus ou moins organisées.

- Ah! oui, oui, c'est sûr. La préfecture est dans le coup.

Michel Deval reprend:

- Alors vous pouvez être sûrs d'une chose. Admettons que la plainte soit passée. C'est nous qui aurions été poursuivis. Les juges nous auraient accusés de diffamation. http://fr.wikipedia.org/wiki/Diffamation

Ou du moins ils auraient donné les moyens aux truands de le faire. En disant qu'ils étaient innocents de tout. Et je sais ce que je dis! J'ai entendu parler d'histoires où ça s'est passé comme ça! J'ai voulu nous protéger!

L'abstention de Michel prend une toute autre signification. Cependant, ses collègues n'en croient pas un mot. Il leur décrit des risques invraisemblables. Être condamnés pour diffamation! Quand on dénonce des délits réels! Ça, c'est dans les pays totalitaires. http://fr.wikipedia.org/wiki/Totalitarisme


 

La suite, arrivera un an et demi plus tard. Elle leur montrera à quel point Michel était clairvoyant. Ce soir là, alors, ils ne le croyaient pas. Pour le moment, ils ont eu l'explication qu'ils voulaient. La conversation s'est éloignée du vote du budget. Dutoit le fait alors remarquer:

- ce n'est pas normal du tout, cette histoire là! On s'est fait rouler par la secrétaire de mairie. C'est une bourrique! Où est-elle allée chercher ça! Qu'on n'avait pas le droit de s'abstenir au vote du budget! Elle n'a même pas ouvert le code des collectivités locales.

- d'ailleurs, il devrait être systématiquement sur la table du conseil pendant les séances. Il n’y est jamais!

- c'est vrai, ça!

- je vais me renseigner. À mon avis, le premier vote est valable. Le budget est rejeté.

- oh! Nom d'une pipe!

- et il y a une chose qui m'a turlupiné aussi pendant la réunion. Anquetôt et Mathurin ont participé au vote du budget. Mais, dans ce budget, il y avait une question qui les concernait. C'est le financement des procédures. http://fr.wikipedia.org/wiki/Proc%C3%A9dure

Alors, à mon avis, soit on votait poste par poste. Dans ce cas,nous, on se retrouvait majoritaires sur le financement des procédures. En effet ça concerne la salle polyvalente. Soit, autre possibilité, on votait tout d’un coup. C'est ce qu'on on a fait. Anquetôt et Mathurin n'avaient pas le droit de prendre part au vote. Ça, j'en suis sûr.

Les explications de Dutoit semblent convaincre ses collègues et madame Billard.

- mais alors, Basseville n'a plus de budget!

Christophe ajoute:

- et la salle qui est bonne à démolir! Oh, le bordel!

La situation semble leur échapper, du coup! Quel pétrin! Mais ils apprécient la tournure que prennent les événements. Ils n'ont rien fait d'illégal. Ils défendent leur commune. Ils demandent la vérité. Alors!

Alors, ils se rabattent sur les gâteaux et sur leurs verres.

Christophe se ressaisit:

- non mais, on ne va pas se laisser entuber comme ça. Ce sont des délinquants, des gougnafiers. La préfecture est mouillée jusqu'au cou dans leurs magouilles. Ça ne les exonère pas. Moi, le dossier, je l'ai chez moi. Parlons plus précisément. J'en ai un exemplaire. Je l'ai constitué à mes frais! Alors je le dépose au Parquet. Je ne peux pas y aller demain. Après-demain non plus. Mais ce truc là ne passera pas le week-end chez moi. Ça, sûrement pas! Tous ceux qui le veulent pourront venir avec moi. C'est un travail de groupe qu'on fait.

Philippe répond le premier:

- oh! moi, vendredi, je ne pourrai sûrement pas y aller. J'ai l'enterrement d'un oncle ce jour là!

- tu as perdu un oncle?

- oui, hier, le mari de ma tante Martine. C'est la sœur de Luc, mon père. Je ne le connaissais pas beaucoup. Il était plutôt sympathique. Il fallait le voir quand il était à jeun! Autrement, il était dans ses vapeurs d'alcool. C'était un marin-pêcheur.

- et qu'est-ce qu'il a eu pour mourir?

- une cuite! http://fr.wikipedia.org/wiki/Alcoolisme

- ah! On peut en mourir?

- oui, bien sûr! Lui, ma tante l'a retrouvé par terre. Il était dehors. Il y avait une place où il avait l'habitude de cuver. C'est là qu'il était. Elle l'a un peu secoué. Elle voulait le réveiller. Il l'a envoyée promener . Il lui a dit, avec sa vois pâteuse: «Té la mère, marche t'en cuire ton canard!» C'était toujours ce qu'il lui disait.

- Et ça veut dire?

- «Occupe toi de tes oignons». Alors elle l'a laissé. Elle est rentrée. Il a dû faire une overdose. Un truc comme ça. Il a été transporté à l'hôpital. C'était trop tard. Alors on part vendredi matin. On rentrera sûrement après onze heures le soir. Sinon, je serais allé avec vous.

- Bon! On pensera à toi.

Très tard, ce soir là, chacun rentre chez lui, la tête occupée à réfléchir aux derniers événements.


 


 

Hier, Christophe a tapé une lettre d'une particulière importance. Il y explique la situation avec les marchés de la salle polyvalente. Il l'a datée du 29 mars 1996. C'est à dire d'aujourd’hui. Il a déjà préparé tout un dossier sur le marché public de la salle polyvalente de Basseville-sur-Terre. Il y a joint cette lettre. Finalement, il doit déposer le tout au Parquet. Il est accompagné de Marion Dulac, Pierre Dutoit, Denis Auvert et Jean-Sébastien Billard. Ils se rendent au tribunal de grande instance. http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9nonciation

Ils marchent jusqu'au palais de justice. Ils envisagent la possibilité que celui-ci soit fermé.

- si c'est fermé, je balance ce truc dans une poubelle. La première que je trouve dans la rue fera l'affaire. Tiens celle-ci!

Pour Christophe, les choses sont claires:

- jamais ce dossier ne reviendra chez moi. Ça, jamais!

Très vite, ils constatent que le palais de justice est ouvert. Ils entrent. Ils suivent les flèches. Ils montent l'escalier. Le procureur est absent. Il prépare les journées portes ouvertes de la justice. Ils laissent donc la petite caisse en carton ondulé à sa secrétaire. Ils l'abandonnent avec tout son contenu.

Plus léger, Christophe ressort. Les quatre autres sont soulagés, eux aussi. Il n'y a pas de plainte. L'affaire n'est pas forcément enterrée. La suite ne dépend plus d'eux.

 

Pendant que tout le monde dort, à Basseville, le décret du 13 mai 1996 portant promotion et nomination nomme Boutel chevalier de l'Ordre National du Mérite. Il a été PDG, il a été maire de Basseville-sur-terre et a eu 60 ans d'activités professionnelles. La nomination est "décrétée" un mois et demi après le dépôt au secrétariat du Procureur du dossier des appels d'offres de la salle polyvalente ! Le soutien de l'état n'a pas traîné une fois la démarche de l'élu citoyen auprès du Ministère public connue de la préfecture, c'est à dire dans les jours qui ont suivi.
 

Pendant tout le mois d'avril, Christophe a été ko. Il est resté incapable de penser aux dossiers de la salle polyvalente. Même cinq minutes, c'était un effort trop grand. Il ne le supportait pas! C'était la fuite. Début mai, il se ressaisit. Il faut réagir au changement de discours de Grease. Manifestement, depuis la deuxième réunion, il parle contre sa conviction. Il s'est forgé sa conviction le premier jour. En son for intérieur, il n'a pas changé. Il est persuadé que la conception de la salle est mauvaise. Celle-ci est donc irréparable. Il faut contester auprès de l'avocat. Christophe réalise que rien n'a été fait à ce jour. http://fr.wikipedia.org/wiki/Strat%C3%A9gie

Alors il fait des efforts. C'est bien lui le responsable de la commission de la salle! Il n'a pas le choix. Il doit critiquer clairement la tournure que prend l'expertise. Il devra citer différents éléments. Il s'efforce d'y penser trente secondes par-ci par-là. Il y a le premier rapport. Il faut plutôt dire le pré-rapport de l'expert de l'assurance. Il y a aussi le rapport définitif. C'est celui qui parle de petits problèmes de calage pour la charpente. Et puis il y a telle lettre d'Aérotoit. Il l'a vue au secrétariat de la mairie. Et puis telle autre, qu'il ne faut pas oublier. Il faudra aussi joindre les notes de l'expert. Et bien insister sur leurs contradictions. Et puis énumérer ce qu'on constate dans la salle. Décrire ces cataractes qui se déversent de douze mètres de haut. http://fr.wikipedia.org/wiki/Chute_d%27eau

Elles peuvent se déclencher pour des averses de rien du tout. Il faudra mettre tout ça en ordre. Il faudra le mettre en forme. Il faut montrer à maître Haro qu'on ne peut pas en rester là. La dernière fois, il était pressé. On n'a pas eu le temps de lui parler autant qu'on aurait voulu après la réunion.


 

Maintenant, le mois de mai arrive. Christophe commence à rédiger mentalement. Il n'écrit encore rien. Du temps a passé depuis le vote négatif sur la plainte. Malgré cela, écrire reste trop dur. Une semaine après, ça va. Il commence la rédaction. Tout lui vient sans difficulté! Il regroupe les documents. Il fait tirer chacun dans une couleur différente. Une pour le premier rapport. Une autre pour le deuxième. Une troisième pour les notes de l'expert. Il les annexe à sa note. Il va tout envoyer maître Haro. Celui-ci a sans doute peu de temps à passer à feuilleter le dossier.

La toiture de la salle souffre de nombreuses infiltrations d'eau. Des entreprises ont essayé d'y mettre fin. Le directeur commercial d'Aérotoit a multiplié les tentatives. Ça semble aussi compliqué que d'arrêter un puits de pétrole qui fuit librement. http://fr.wikipedia.org/wiki/Deepwater_Horizon

Christophe insiste. Toutes ces tentatives sont restées infructueuses.

Maître Haro reçoit le travail de Christophe. Tout de suite, il tance Grease. Il lui adresse un dire en date du 30 mai 1996. Il exige de lui qu'il revoie la structure et la charpente de la salle. Il les a si clairement mises en cause. Et il s'est la fois d'après si brutalement rétracté. Le ton de la lettre n'admet pas la contradiction. Les arguments sont forts. Le vieux Grease s'incline. Ça ne l'empêche pas de maugréer. Il n'apprécie pas du tout qu'on s'adresse à lui ainsi! D'un autre côté, dans son for intérieur, il se sent fautif. http://fr.wikipedia.org/wiki/For_int%C3%A9rieur

Comment sortir d'une telle situation? Il ne veut pas se dédire. Il ne peut pas non plus proposer des travaux. Quels qu'ils soient, il sait qu'ils ne résoudront rien! Ah! pourquoi a-t-il accepté de dire ce qu'il savait être faux. Les normes et les DTU n'ont manifestement pas été respectées! À la première réunion il avait bien conclu! Il lui avait fallu moins d'une demi-heure pour ça! Il n'avait pas été contredit par l'architecte. Personne d'autre n'avait contesté! La conception de la salle est mauvaise. Il est impossible d'assurer l'herméticité de ce type d'ouvrage. Les conseillers ont vu que le diagnostic était fait. Ah!


 

Grease reprend contact avec Christophe. La charpente est en lamellé-collé. Il s'adjoint un sapiteur, comme il en a la possibilité. Il se rapproche d'un bureau d’études spécialisé dans les charpentes en bois. Il le mandate pour faire une expertise de la charpente de la salle. Il n'est pas question de vérifier la structure. Christophe le note tout de suite. Les bardages latéraux sur ossature bois posent pourtant problème. Ils se gonflent comme une voile quand le vent est fort. Et le vent est souvent fort par ici! Grease commence par la charpente. Il passera sans doute à la structure après. La logique aurait voulu qu'on procède dans l'ordre inverse! Occupons nous donc de la charpente. L'expert veut le DOE. http://fr.wikipedia.org/wiki/Dossiers_des_ouvrages_ex%C3%A9cut%C3%A9s

Le DOE, c'est le Dossier des Ouvrages Exécutés. Il le veut en sept exemplaires. «DOE», Christophe n'a pas encore entendu cette expression.

Il a bien vu le Cahier des Clauses Techniques Particulières, le CCTP. http://fr.wikipedia.org/wiki/Cahier_des_clauses_techniques_particuli%C3%A8res

Il est souvent question du CCTP pendant les réunions. Il a vu pas mal d'autres documents relatifs à la construction de la salle. Le DOE, c'est bizarre, il ne voit pas ce que c'est. A la mairie, il le cherche. Il le trouve. C'est un gros classeur extensible. Il ferme avec une sangle en coton. Il est plein de plans et d'autres documents à l'intérieur. Photocopier tout ça sept fois, c'est énorme! Il se demande s'il doit vraiment faire ça. Christophe rappelle Grease:

- oui, il me faut le tout sept fois. Je dois communiquer les éléments aux parties concernées!

Quelques jours plus tard, c'est fait.

- encore de l'argent qui aurait pu servir à autre chose! grommellera la secrétaire de mairie.

Christophe se concentre désormais sur les malfaçons de la salle polyvalente. Ça veut dire qu'il travaille sur l'expertise judiciaire. Celle qui a été décidée par le tribunal administratif. Il ne pense plus au dossier pénal. Il l'a remis au parquet. Il s'en croit plus ou moins débarrassé.

 

 

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