La Gaule de Charles, chapitre 4


 

Cette fois encore, le public est assez nombreux. C'est récent, l'élection du maire. Il s'est à peine passé quelques jours. L'assistance dispose malgré cela d'une place restreinte. Là, à droite de la porte quand on entre. Ça a été sérieusement réduit.

Charline Brack, Edwin Blanc, André Anquetôt, Archibald Mathurin, Philippe Lepape, Lucien Pifon, Pierre Dutoit et Michel Deval sont arrivés. Jean-Sébastien Billard craignait d'être le dernier. Mais non. Il en manque encore pas mal.

- mais qu'est-ce que c'est que ces trucs? Jean-Sébastien Billard n'en revient pas! Ses collègues viennent l'accueillir. Il les questionne.

Ces trucs, en voilà l'explication. Celui-ci, c'est une cuisinière à gaz. http://fr.wikipedia.org/wiki/Cuisini%C3%A8re_%C3%A0_gaz

L'autre, c'est un évier. http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89vier

Ils sont près de la porte d'entrée. C'est la place qui a été retenue. C'est bien ce que Clémentine Fachaud avait demandé! Et ça a été acheté et installé tout de suite. Tout ça en à peine une semaine. Mais c'est fou! Jean-Sébastien Billard se dirige vers l'évier. Il tourne le robinet. L'eau coule, du côté froid. Elle coule aussi du côté chaud. Il tourne un bouton à la gazinière. Il place son nez au-dessus du rond correspondant. Ça marche aussi. L'air interloqué, il gagne sa place. Ses collègues en font autant.

Clémentine Fachaud entre à son tour. Elle a un sac de supermarché à la main. Un morceau de plastique noir dépasse du sac.

Pour cette première réunion de travail, aucun conseiller n'est absent. Et puis, il semble qu'on va croiser le fer: il ne faudrait pas manquer ça.

- Bon tout le monde est arrivé, je déclare la séance ouverte.

Clémentine Fachaud demande la parole:

- Mais oui, Clémentine, vas-y.

- Voilà! J'ai appliqué notre vote. J'ai apporté de la nourriture à cuire pour les pauvres. Cette fois, c'est des poireaux. Je connais une famille dans le besoin. Je lui porterai les poireaux bien cuits. Je ferai ça aussitôt après la séance. http://fr.wikipedia.org/wiki/Charit%C3%A9


 

Clémentine se lève. Elle s'approche de l'évier. C'est à dire tout près de la porte. Elle tient son sac de supermarché. Elle en sort une casserole. Elle y jette un peu de sel. Elle la remplit d'eau. Ensuite, elle y plonge les poireaux. Elle aurait pu les éplucher tout de suite. Elle a fait ça chez elle. Avant de venir. Il faut aussi les couper en petits morceaux. Ça aussi, elle l'a fait chez elle. Avant la séance. Quelle délicatesse! C'est admirable. Elle place ensuite la casserole sur le rond. Elle l'allume. Ce travail est achevé. Le public est ébahi par tant de bonté. http://fr.wikipedia.org/wiki/Public

Sous ses yeux, elle regagne sa place:

-Ça y est, Lucien. Je te remercie. C'est à toi.

Qui est secrétaire de séance? Toi, Charline? D'accord.

Puis, Pifon se tourne vers Dutoit:

- T'as vu, Pierre. J't'ai obéi. T'es content?

- Je ne suis pas content, monsieur le maire. Vous devez respecter le droit. Je prétends seulement vous y obliger.

- Alors, tu as la parole!

- Je vais parler de la commission de la salle. Je présenterai la question du choix d'un avocat. Je dois tout d'abord apporter une précision. Elle concerne toutes les questions relatives à la salle polyvalente.

Messieurs Anquetôt et Mathurin ne participeront pas aux débats. Ils sont aussi exclus des votes.

Mathurin n'a jamais vu ça. Il sursaute:

- non mais! J'ai été élu. Tu veux déjà me faire taire! Mais c'est antidémocratique!

- parle de ce que tu connais, l'interrompt Michel Deval.

Dutoit reprend:

- messieurs Anquetôt et Mathurin ont participé à la construction de la salle. Ils sont intervenus à un titre ou à un autre. De plus, le tribunal administratif doit répartir les responsabilités. La salle polyvalente souffre de malfaçons très graves. Il doit attribuer un pourcentage à chacun. Une part de responsabilité sera reconnue à Messieurs Anquetôt et Mathurin. C'est plus que vraisemblable. Les choses sont ce qu'elles sont. Il fallait y penser avant. Je maintiens qu'ils sont concernés par les questions relatives à la salle polyvalente. Nous abordons le sujet maintenant. Ils ne doivent pas participer aux débats. http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9bat

Ils s'abstiennent lors des votes.

La colère de Mathurin monte. Anquetôt lui chuchote :

- mais oui. Laisse tomber. C'est vrai ce qu'ils disent. J'ai déjà vu ça. C'était avec un champ. Je l'ai vendu à la commune. Tiens, c'est celui sur lequel on a construit la salle.

Mathurin bougonne. Il n'a l'air qu'à moitié convaincu.

Les collègues d'Anquetôt se consultent discrètement:

- mais alors. On n'est plus huit. On est six. Et eux, ils sont toujours sept! Ils sont majoritaires pour la salle!

Dutoit a le triomphe modeste. Il préfère continuer. On croirait qu'il n'a rien entendu :

- la situation de la salle polyvalente est sérieuse. Elle doit être traitée comme telle. Le bâtiment souffre d'infiltrations d'eau. Ça se passe au niveau de la toiture. Elles empêchent son exploitation. On ne peut pas louer les jours de pluie. On ne peut donc pas la louer. De plus, la charpente prend l'eau. Il faut agir au plus vite. Nous devons constituer une commission spéciale. La commission de la salle. Je propose que nous votions. Il faut d'abord voir qui est d'accord pour constituer cette commission. Ensuite, nous devons choisir un avocat. Là encore, il faut une majorité. Le conseil doit être favorable au principe. Ça, c'est un préalable. Nous avons consulté plusieurs Cabinets. Je tiens à le préciser. Nous l'avons fait de notre propre initiative. Rien ne nous en empêchait. Nous en avons retenu un. Nous vous le proposons. Il s'agit de Maître Haro. Nous avons parlé des malfaçons. Il a vu les photos du bâtiment. Ça lui semble compliqué comme conception. Nous avons abordé rapidement l'aspect pénal. Il parle d'ingérence. Il y aurait peut être d'autres délits. Selon lui, il y aurait aussi matière à déposer une plainte pour ça. Mais ce n'est pas de son domaine. Je crois que nous pouvons passer au vote. Êtes-vous d'accord, monsieur le maire?

- ouais!? Je veux bien. Puisse que c'est comme ça. Tout le monde est d'accord pour voter à mains levées... Pas d'opposition. Alors, l'élection d'une commission de la salle, qui est pour?

Sept mains se lèvent. Mathurin et Anquetôt dévisagent ceux qui osent! http://fr.wikipedia.org/wiki/Manipulation_mentale

- qui est candidat?

Cinq mains se lèvent. Les sept précédentes moins deux.

- bon. Dutoit. Levez la main ceux qui sont pour Dutoit.

Dutoit intervient:

- là, non, monsieur le maire. Il s’agit d’une nomination. On retient une liste de candidats. On vote au scrutin secret. http://fr.wikipedia.org/wiki/Vote

L’élection du maire l'avait requis. Celle des adjoints aussi. Lucien enlève son béret. On note cependant moins d’ardeur. Treize mains prennent un stylo. Et puis, treize têtes se penchent sur la table. Ensuite, le béret fait le tour de la table du conseil. Il recueille treize bulletins. Le dépouillement est rapide.

- Pierre Dutoit, Charles Bourbon, Marion Dulac, Christophe Potteur et Philippe Lepape ont sept voix, il y a six blancs! Élus! lance mécaniquement Pifon!

- on désigne aussi un responsable de ta commission, peut-être? Y a-t-il un volontaire?

Christophe Potteur lève la main.

Le béret est remis à contribution. On compte treize papiers, sept bulletins pour Potteur, six blancs.

- tu l’as ta commission. On peut passer à la suite, Pierre? supplie Pifon.

- oui, monsieur le maire. Et il faut savoir en quoi consiste la suite. Tout d'abord, il faut choisir un avocat.

Le regard des conseillers est attiré par deux paires d’yeux. Elles se trouvent au bout de la table. Et elles lancent des éclairs. C'est terrible.

- alors vas-y, j’te laisse encore la parole.

- merci, monsieur le maire. Et de poursuivre:

- la commune ne pourra pas traiter ce dossier avec ses seules ressources. Il faut le concours d’un avocat. http://fr.wikipedia.org/wiki/Avocat_(m%C3%A9tier)

C'est plus qu’évident. Nous avons étudié la question. Nous y avons passé du temps. Au vu de notre étude, nous proposons le Cabinet de Maître Haro. A vous, monsieur le maire.

- bon! Alors! Qui est pour qu’on dépense encore de l’argent? Adrien aussi a étudié la question. Qui veut faire travailler un avocat de Paris?

Sept mains se lèvent. Les regards courroucés d’Anquetôt et de Mathurin ne les arrêtent pas.

- qui est pour le Cabinet Haro?

Sept voix se portent sur le Cabinet Haro. Il y a encore six abstentions.

- c’est fini, maintenant?

- presque. Il faut encore voter sur l’expertise. http://fr.wikipedia.org/wiki/Expertise

- d’accord! Alors, qui est pour l’expertise? Levez la main: sept! Accepté!

- juste une petite question.

Dutoit se tourne vers Clémentine:

- madame le premier adjoint, je devrais dire madame le maire. Nous ne souhaitons pas travailler pour vous. Nous vous l'avons clairement dit. Vous prétendez nous y obliger. Vous me semblez dangereusement dominatrice et mégalomane. Vos conseils à la préfecture vous ont-ils ramenée à un peu de raison? Prétendez-vous toujours nous obliger à travailler pour vous?

- non.

- bien! monsieur le maire. J’en ai terminé.

Mathurin et Anquetôt sont sous le choc. L’avenir leur semble s’obscurcir. La séance continue jusqu’à épuisement de l’ordre du jour. Lorsque tous les sujets explicitement portés sur la convocation ont été traités, Pifon informe le conseil:

- la municipalité précédente a reçu pas mal de réclamations. Des familles de défunts se sont plaintes. Serge Debarre leur demande de payer un droit de cordes. Serge, c'est un employé communal. Il creuse les fosses au cimetière. http://fr.wikipedia.org/wiki/Cimeti%C3%A8re

Il aide pour descendre les cercueils dans les caveaux. Après les enterrements, il demande de l'argent aux familles. Il a fixé son prix à quatre cents francs généralement. Il appelle ça un droit de cordes. Moi, j’ai rien payé pour mon frère…

- c’est vrai qu’il en demande. C’est vécu comme du racket. Il se comporte comme s'il était le souverain du cimetière. Il établit sa fiscalité. http://fr.wikipedia.org/wiki/Extorsion

C'est lamentable, l’interrompt Marion Dulac.

Philippe Lepape ajoute:

- et ce ne sont même pas ses cordes. Ce sont celles que la commune a achetées. Elles font partie de l'équipement municipal pour descendre les cercueils dans les caveaux!

Pifon n’entend rien.

- bon! Enfin, on voit bien le résultat de tout ça. De toutes ces manœuvres contre Serge. Il a remis sa démission! Y en a qui peuvent être fiers d’eux!

- on ne va pas pleurer. tout de même! Il aurait fallu mettre fin à ce comportement depuis longtemps. Ça en a fait hurler des gens! C’était déplorable pour l’image de Basseville!


 

Les questions diverses arrivent ensuite. Elles sont, pour Denis Auvert, l’occasion d’aborder un autre sujet. Sujet particulièrement délicat. Le grand ménage continue:

- monsieur le Maire, pouvez-vous nous expliquer quelque chose? Il s'agit du comportement d'un ancien conseiller. Monsieur Bourrin, en l'occurrence. Il était de la précédente majorité. Il se trouve qu'il n'a pas été réélu. Il s'est permis de diriger des travaux au nom de la commune. Il y a eu des témoins. Ils se demandaient s'ils rêvaient. Bien sûr, il n'a pas été mandaté par le conseil. On venait juste d'être élus. Qu'avez-vous à répondre?

- je vois de quoi tu parles. Il n'y a rien. C’est pas grave. On va pas chinoiser!

- monsieur le maire! Jusqu'où votre laxisme peut-il vous pousser? Accepteriez-vous également que monsieur Boutel revienne présider le conseil? Lui laisseriez-vous votre place?

- comment ça? Qu’est-ce que tu chantes?

- enfin, il faut être clair, de temps en temps. C'est à vous d'engager la commune. Monsieur Bourrin le fait à votre place. Le résultat des élections municipales ne lui a pas plu. Il s'applique à montrer le mépris dans lequel il le tient. Monsieur Boutel est dans la même disposition d'esprit. Il peut avoir envie de se comporter comme s'il était toujours maire. Vous lui avez pris sa place. Pourquoi ne reviendrait-il pas l'occuper?

- attends que ça arrive!

Et Pifon s’empresse de déclarer:

- la séance est levée!

Clémentine se précipite pour ajouter:

- et moi, avant que les gens sortent, je termine, pour ce soir, l'action solidaire du conseil municipal. Je vais égoutter la cuisine pour les pauvres. La séance ne sera vraiment terminée que quand j'aurai fait ça.

Puis, la petite casserole de poireaux pour les pauvres à la main, elle attend que le dernier soit sorti dans le couloir puis dehors pour fermer la lumière, l’eau des toilettes et la porte à clef.


 

Pifon traîne les pieds. Il n’a pourtant pas le choix. Un courrier confirme le choix de maître Haro. Ce courrier demande à l'avocat d’engager les démarches pour l’expertise judiciaire. Pifon est dans l’obligation de le signer. Lepape, Deval, Dutoit, Auvert et Potteur ont fixé rendez-vous au maire. Ils vont se retrouver à la salle. C'est pour ce soir, à vingt heures. Pifon doit améliorer ses relations avec ses anciens co-listiers. Il se dit que l’occasion est sûrement bonne. Bien sûr, cette fichue loi l’oblige à signer. Mais, s’il accepte, sa nouvelle équipe ne va pas le lui pardonner. Il risque de se mettre au plus mal avec elle. Mais ces cinq là sont très clairs avec lui!


 

Ça fait un moment qu’ils marchent. L’air commence à fraîchir. Les jambes de Pifon accusent le poids des ans. Il est fatigué. Il se dirige vers une poubelle renversée. http://fr.wikipedia.org/wiki/Poubelle

Elle se trouve à quelque distance de l’«œuvre de solidarité avec les populations souffrantes d’Afrique» Il s’assied dessus. Les autres restent debout dans le chemin. Ils n’ont pas envie que le sujet s’éternise,

- alors, Lucien! Tu as juste à demander une expertise. Qu’est-ce que tu risques?

Pifon semble exténué.

- j’en ai marre. C’est toujours à mé d’signer!

- ça, c’est normal, quand on est maire. Mais tu ne prends aucun risque à signer! Supposons que l’expertise de l’assurance est confirmée. http://fr.wikipedia.org/wiki/Assurance

D'abord, c'est loin d’être certain. Il faut voir que l’expert de l’assurance ne pouvait pas remettre en cause tout ce qu'il aurait voulu. Ce qui l'embêtait le plus, c'était de ne pas pouvoir critiquer le travail de Mathurin. Mathurin, le bureau de contrôle. Tout au long du chantier, il y a eu des réunions techniques. Elles se tenaient au restaurant. C'est Boutel qui régalait. Et ça passait en frais dans le compte administratif du maire. La qualité du suivi s'en est ressentie. L'expert de l'assurance ne peut pas dénoncer ça. Alors, tu prends toutes les précautions. Personne ne pourra te le reprocher. Quand on sait ce qu’a coûté la salle!

Par contre, supposons que la charpente s'avère insuffisante. Ça ne serait pas étonnant. On l’a lu dans les papiers. Avec l'expertise judiciaire, tu te couvres! Sinon, on pourrait considérer que tu as été négligent. Ta responsabilité pourrait être mise en jeu. Tu te couvres contre ce risque.

Pifon fait durer le plaisir. les premiers feux d’artifice du 14 juillet ont commencé. On entend régulièrement des explosions de fusées. Quelques communes alentour n'attendent pas le quatorze.

Là, c’en est trop. Potteur s’énerve. Il commence à menacer. Pifon doit signer ce soir. Sinon, il saisit le tribunal administratif. Pifon préfère céder. Il emmène tout le monde à la mairie. Là, triomphant, il signe. L’avocat de la commune pourra commencer ses démarches dans quelques jours. http://fr.wikipedia.org/wiki/Maire_(France)


 

L’été touche à son terme. Il s'est déroulé sans trop de tracas pour Pifon. Personne ne l'avait mis en garde. Boutel et les autres sont venus négocier son ralliement. Ils ne lui ont présenté que le bon côté. Tout irait tout seul. Il n'a jamais été question d'une situation aussi délicate à gérer. Une chose cependant ne lui échappe pas. C’est qu’il est l’homme de cette situation. Il commencerait même à se prendre pour un dieu tombé sur terre… Mais sa fonction comporte bien des servitudes. Comme toutes ces installations pouvant mettre en cause la sécurité du public, et Dieu sait que c’est le cas, en particulier pour «l’œuvre de solidarité avec les populations souffrantes d’Afrique». Et pas seulement Dieu. http://fr.wikipedia.org/wiki/Dieu

Elle doit subir son contrôle technique annuel. C’est le deuxième depuis la mise en service. Pour Pifon, c’est presque devenu de la routine.


 

Cette année encore, pas de bouleversement à noter. Le conseil a tenu à charger le Cabinet «Mathurin Sécurité Consultants» de ce travail de confiance. La qualité de sa prestation pour la salle polyvalente a pourtant été ipso-facto remise en cause! Cette fois-ci, il faut revoir le mécanisme d’ouverture. Il est un peu grippé. La trappe risque de s'ouvrir sans la discrétion voulue. Elle pourrait même se bloquer et laisser des citoyens s'échapper. Monsieur Mathurin remet donc un rapport sur mesure. Il conseille qu’on graisse un peu les pièces concernées. L’électronique donne entière satisfaction. Elle fonctionne à merveille. On n'oublie pas l’électronique embarquée sur la tondeuse à gazon. http://fr.wikipedia.org/wiki/Syst%C3%A8me_embarqu%C3%A9

Elle n'a jamais fait défaut. C'est dix sur dix à tous les tests. Le cantonnier pourrait-il tomber dans l’œuvre? Le point avait été abordé avec l'artiste. Il n’y a toujours pas, en France, d’antécédent à ce genre d’accident. Pifon, le maire ne devrait pas avoir d’ennuis. Pas plus que Boutel avant lui.


 

Un expert, judiciaire comme les vacances, a été désigné pour Basseville-sur-Terre. Ces vacances judiciaires ont un peu retardé sa nomination. Mais ça y est. Il a été nommé le vingt-cinq septembre et s'appelle Grease. Enfin, les choses ont l'air de se mettre en place! La mairie reçoit rapidement une première note d'information de l'expert Grease. Il faut tenir la première réunion d'expertise. Une date est fixée. Ce sera le trois novembre.

Le responsable de la commission de la salle, c'est Christophe Potteur. Nous l'avons vu. Il tape une lettre. Il la tire en quatre exemplaires. Par elle, il informe les autres membres de la commission. Il parle de la nomination de l'expert. Il invite ses collègues à réserver leur après-midi du trois novembre. Puis il fait sa tournée habituelle. Il remet leur lettre à Philippe Lepape, Pierre Dutoit, Marion Dulac et Jean-Sébastien Billard.

Le temps est clair. Il ne fait pas encore très froid. http://fr.wikipedia.org/wiki/Froid

La réunion aura lieu à la salle à 14h30. Maître Haro sera présent. Christophe propose à ses collègues de se réunir. Ils se retrouveront tous les cinq chez lui. Ce sera la veille. C'est à dire le deux. Ils feront le point.


 

le jour fixé par Grease pour la première réunion d'expertise arrive. Pierre Dutoit est en voyage d'affaires. La réalisation de leur programme électoral est gravement compromise depuis la trahison de Pifon. Il leur en reste maintenant peu à sauver. Cet événement est donc important. Christophe Potteur, Philippe Lepape, Marion Dulac et Jean-Sébastien Billard croyaient arriver les premiers à la salle. Le temps est clair. Ils sont toutefois habillés chaudement. En effet, il a neigé.

Il y a des traces de pneus dans la neige. Elles leur montrent que quelqu'un les a devancés. C'est quelqu'un qui lit le journal. Il est assis dans sa voiture. Il s'est garé sur le parking. Ils ne le connaissent pas. Il semble plutôt âgé. Il est même très âgé. N'ayons pas peur des mots. Ça ne doit pas être quelqu'un d'une entreprise. On n'en voudrait plus. Il serait à la retraite. Vous pensez, à cet âge là!

Il est deux heures moins le quart. Ils entrent dans la salle. Pifon n'est pas encore arrivé. C'est normal. La réunion aura lieu dans la grande salle. En effet, l'avocat a prévenu qu'il y aurait plus de trente participants. Des tables et des chaises ont été installées. Ça devrait suffire. Il y a déjà de quoi asseoir pas mal de monde. On a utilisé un grand nombre de tables. On les a mises bout à bout. On les a mises côte à côte. On a constitué une grande table. Elle fait bien trois fois celle du conseil! Et si ça ne suffit pas? On ira en rechercher. Il y en a encore dix fois autant dans la réserve. C'est utile pour les noubas ou les mariages chez Anquetôt. http://fr.wikipedia.org/wiki/Nouba_(musique)

Des inconnus commencent à entrer. Ils se sont agglomérés par petits groupes. Christophe Potteur les accueille. Il leur explique que l'expert et le maire ne vont pas tarder à arriver. Il les invite à prendre place. D'autres inconnus sont entrés. Christophe Potteur les accueille de la même façon. Puis c'est au tour d'Anquetôt. Il est suivi de sa femme. Elle même de Mathurin. Lui même de son fils. Lui même de quelques autres. Successivement. Chacun fait son entrée. On devrait peut-être applaudir. Ils sont tous représentants légaux d'une des sociétés du groupe Anquetôt. http://fr.wikipedia.org/wiki/Entreprise

Chacune a reçu un lot dans le marché de la salle. L'expertise judiciaire doit apprécier les responsabilités. La leur est susceptible d'être peu ou prou mise en cause. Le tribunal administratif pourra reprendre cette responsabilité. Ils ont donc été inclus dans la procédure. Ils sont suivis d'une pléthore de conseillers techniques. Ceux-ci sont accompagnés d'avocats. À eux seuls, tous ces brillants truands en imposent. Ils représentent nettement plus de la moitié des présents.

Christophe Potteur rejoint son groupe à lui:

- Ça commence à faire du monde!

Marion regarde la tablée se garnir:

- On n'installe personne au bout. On va laisser cette place à l'expert. A sa gauche on mettra l'architecte. À sa droite, ce sera Maître Haro. Nous, on sera juste après.

Christophe Potteur trouve l'idée très bonne... Les gens continuent d'arriver.

C'est au tour de Maître Haro d'entrer. Il reconnaît Christophe. Puis il salue Philippe et Jean-Sébastien. Ensuite, il remarque:

- tiens, Dutoit n'est pas avec vous?

- non, il aura du mal à venir aux réunions d'expertise. Ses affaires le prennent trop. Il est souvent absent. Par contre le maire, monsieur Pifon, doit venir, lui.

- en effet, cela me paraît plus que souhaitable.

- ne vous asseyez pas tout de suite. On va aller chercher d'autres tables. On a encore besoin de chaises. Il y a des gens debout. Bien sûr, j'en prévoie pour nous. Et tout le monde n'est pas là.

La réserve est située à l'autre bout de la petite salle. Mais oui, celle qui sert pour les banquets de quatre-vingts personnes au maximum... Il faut donc traverser la salle de réunion et la petite salle pour chaque trajet. Christophe, Philippe et Jean-Sébastien font plusieurs voyages. Ils rapportent de quoi prolonger la table de cinq mètres. Ils apportent, une par main, des chaises en quantité suffisante. Ça ira sûrement, maintenant.

Ceux qui étaient debout prennent place. Maître Haro et ceux du conseil se dirigent vers le haut de la table. Les trois places en face sont réservées à l'architecte.

Il est 14h30. Le vieux monsieur de tout à l'heure est entré dans la salle. Christophe tient un rôle stratégique dans l'organisation de la réunion. Il l'a repéré. Il s'avance vers lui en souriant:

- bonjour, Edmond Grease, expert judiciaire.

- bonjour monsieur, Christophe Potteur.

- tiens! Bonjour maître, s'exclame Grease. Il a l'habitude de croiser Maître Haro dans les réunions d'expertise. Comment allez-vous? Bien j'espère!

La conversation s'engage. http://fr.wikipedia.org/wiki/Conversation

Le maire devrait arriver. Pourvu qu'il ne se soit pas trompé d'heure, ou de jour!

Edmond Grease prend place au bout de la table. Il ouvre sa sacoche. Il en sort des documents qu'il dispose avec méthode. Devant lui (les plus importants), un peu à gauche (ceux qui présentent le moins d'intérêt) et un peu à droite (ceux qui, sans être de la plus haute importance, pourront l'aider à étayer son discours).

Pifon arrive, essoufflé:

- ça y est, me v'là. Alors, y sont tous là?

- non, il en manque encore.

- j'préfère ça! De toutes les façons, j'suis pas en r'tard, da!

L'architecte est accompagné lui aussi de son avocat. Ils apparaissent dans l'encadrement de la porte. Ils marchent lentement. Ce faisant, ils aperçoivent Christophe. Celui-ci se dirige vers eux. Il leur serre la main. Ensuite, Christophe leur montre leur place. Ils la gagnent du même pas.


 

Tout le monde est arrivé. Chacun a trouvé à s'asseoir.

Grease commence par faire circuler la feuille d'émargement. Elle fait le tour complet des participants. La formalité accomplie, Grease s'interroge sur le principe de construction de la salle. Il demande à l'architecte de le lui expliquer:

- les murs latéraux reposent sur un soubassement en béton. Ils sont pour l'essentiel constitués de bardages métalliques sur ossature bois. Ils atteignent douze mètres au plus haut. Les bacs acier utilisés pour ces bardages latéraux l'ont également été pour la couverture. http://fr.wikipedia.org/wiki/Couverture_(construction)

- les bacs, ce sont les tôles. Je le précise pour les conseillers municipaux. Et quelle est la hauteur d'onde de ces bacs?

- deux centimètres et demi, monsieur. Les représentants du fournisseur des bacs baissent le ton.

- c’est insuffisant. La hauteur d'onde pour ce type d'utilisation est d'au moins trois centimètres et demi.

Grease prend une feuille sur sa droite. Il la brandit à son interlocuteur:

- j'ai vu que c'est un commercial de chez vous qui a fait la préconisation. Quelqu'un a-t-il contrôlé son travail?

- non, monsieur.

- c'est ce que je pensais! Merci de le confirmer. Et les zones de recouvrement des bacs. Quelle est leur longueur?

- vingt centimètres, monsieur, répond Anquetôt. Lui aussi en a rabattu.

- ça me semble bien peu. Il faut éviter que la pluie remonte entre les bacs quand le vent la pousse. Vous n'êtes pas sans le savoir. Combien de boudins d'étanchéité avez-vous mis aux recouvrements? http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tanch%C3%A9it%C3%A9

- aucun, monsieur.

- c'est peu!

- oui, monsieur.

L'expert lève la tête. Il est imité par l'ensemble de l'assistance. Des grosses fermes en arc soutiennent la couverture. Elles vont dans le sens de la longueur. Aucune ligne de faîtage ne vient les bloquer. Il le constate à voix haute.

Son interlocuteur pour la société qui a fourni les bacs est déjà mis en cause dans la procédure. Il ne croyait pas que ce serait aussi rapide. Il accuse le choc. Le temps passe sans réaction. Puis il souhaite répliquer:

- monsieur l'expert, monsieur l'expert, s'il vous plaît!

- oui?

- vous avez été nommé pour cette procédure. Je tiens à vous dire quelque chose. À son sujet. Elle n'a aucune raison d'être. D'un point de vue technique, j'entends. La véritable motivation des conseillers qui en sont à l'origine n'est pas avouée. Il s'agit ni plus ni moins que d'un règlement de comptes avec l'ancienne municipalité.


 

Grease se détourne alors ostensiblement. Il s'adresse à l'architecte :

- bon! Je crois pouvoir résumer la situation. Regardons ce que nous avons. À l'ouest notamment. On note un mur de plusieurs centaines de mètres carrés de bardages métalliques sur ossature bois. Que se passe-t-il quand le vent souffle? Il y a un effet de voile (de voile de bateau). Le mur est en effet trop souple. Il ne peut pas garder sa rigidité. La charpente n'a pas de ligne de faîtage. Nous l'avons noté. La force se transmet à la première ferme, celle de l'ouest. Celle-ci la transmet ensuite aux bacs qui y sont fixés. Il se crée alors un effet d'accordéon. Il entraîne un bâillement aux recouvrements. Ajoutons à cela les variations thermiques. Par exemple celles qui se produisent entre le jour et la nuit. Il faut ajouter celles qui existent nécessairement entre les saisons. Vous voyez les contraintes imposées à la couverture. http://fr.wikipedia.org/wiki/Contrainte

Elles suffisent à expliquer la situation. En venant, j'ai fait le tour de la salle par l'extérieur. C'est très instructif. Tirez sur les fixations des bardages latéraux. Vous verrez par vous-même. Elles viennent! Je l'ai constaté à plus d'une reprise. Il y a une mauvaise conception. Et ce problème concerne tout l'ensemble structure-toiture. Dîtes moi si je m'avance trop, monsieur l'architecte. Je prétends qu'il est impossible d'assurer l'étanchéité de ce type d'ouvrage. Je vous écoute si vous souhaitez me démontrer le contraire.

Les conseillers municipaux sont interloqués. Ils se consultent à mi-voix. Ils interrogent Maître Haro du regard. L'architecte fixe la table en face de lui. Il reste muet.


 

La première séance est terminée. Tout le monde sort à l'exception des conseillers et du maire. Ils restent un peu.

- alors! On ne peut pas assurer l'étanchéité de la salle! Ça veut dire qu'il faut la démolir?

- je ne vois pas ce que ça pourrait vouloir dire d'autre. C'est vrai qu'on n'avait pas envisagé que ça pouvait aller jusque là!

- alors, Pifon! Content d'avoir signé la lettre maintenant? Tu regrettes d'avoir accepté la proposition de l'assurance? Tu serais frais maintenant! Tu te retrouverais avec six cents mille francs. Et tu aurais une salle bonne à démolir. Et, accessoirement, le droit de la boucler! http://fr.wikipedia.org/wiki/Assurance_dommage_ouvrage_(France)

- Ouais.

 

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