La Gaule de Charles, chapitre 1
La vieille maison est pleine de poussière et de gens. La mère de famille s'appelle Louise-Madeleine Potteur. Elle n'est pas très âgée. Elle est assez gaie, plutôt grosse. Elle est assise. Elle porte une grande robe de soie. Cette robe est couverte de poussière. Son fils est très jeune. Il entre dans le salon. Il montre le plafond. Celui-ci est rouge. Au centre, il y a la fixation d'un lustre. Une ronde de lutins a été peinte. Elle est centrée sur la fixation. Les lutins sont vêtus d'habits de lutins. Ce sont des habits faits de voiles. Bien entendu ce sont des voiles bleus et blancs uniquement. Ces voiles flottent dans le vent. Cette représentation de lutins est très ancienne. C'est une fresque très, très rare. Elle est sans doute préhistorique. Le support est d'argile. Par endroits, il fait plus qu'affleurer. Mais il ne faut pas y toucher. Tout le monde vit dans la poussière. C'est pour ça. Le sacrifice est justifié. L'administration l'a toujours dit. D'abord au temps des rois. La révolution n'a rien eu contre. La république ne détruit plus que sournoisement. Avec le temps.
Louise-Madeleine Potteur regarde son fils. Dans la chambre à côté, quinze soldats ennemis se sont installés. Ils sont arrivés il n'y a pas longtemps. Il y en a beaucoup d'autres comme eux dans le pays.
A Basseville-sur-Terre, il n'y a pas moyen de causer avec «ceux-là». Même les moins bien informés le réalisent : ils sont parmi les plus cruels que l'histoire a connus. Ceux de l'armée régulière, souvent, ne demandaient qu'à rester chez eux. On les comprend! Et même les vieux soldats, les officiers. Certains sont déjà venus il y a presque trente ans. Ils retrouvent leurs habitudes. Le vocabulaire semble même leur revenir... Ils connaissent déjà le pays!
Mais Louise-Madeleine Potteur ne s'occupe pas de savoir qui est causant et qui n'y est pas. Elle doit subvenir aux besoins de la maisonnée et de la ferme.
Elle garde ses distances avec les ennemis de son pays. Les autorités adoptent une autre attitude. Elles confirment leur coupable complaisance des années d'avant-guerre. http://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_France
Elles anticipent celle de l'après-guerre. Pour la jeune veuve, les choses sont claires: «nous sommes bien obligés de nous plier à la volonté de nos vainqueurs. Mais l'histoire montre suffisamment leur cruauté. Ça a commencé avant Charlemagne. Leur insatiable besoin d'expansion territoriale. Leur volonté démente de dominer le monde. Toutes leurs actions sont guidées par ce livre et cette doctrine. Ils affichent, entre autres, leur haine et leur volonté de destruction du christianisme».
Cet après-midi, le conseil municipal s'est réuni. Monsieur Potteur en a été membre jusqu'à sa mort. Les femmes n'ont toujours pas le droit de vote. Louise-Madeleine Potteur ne sera élue que dans quelques années. Elle sera alors la première conseillère municipale de Basseville. Henri Lepape, conseiller municipal est un grand ami de son mari. Il passe souvent, après le conseil, pour lui dire bonjour. Et ils parlent un peu.
Aujourd'hui, il lui annonce que son fils Raymond va se marier. La date a été fixée. Ce sera le cinq août de cette année 1942. Il se marie avec Élise Martin. Élise est une amie de lycée de sa sœur, Martine. Louise-Madeleine Potteur connaît un peu les parents d'Élise. Elle sait par eux que Martine Lepape a beaucoup insisté auprès d'Élise. Il fallait qu'elle accepte son invitation à Basseville. Elle tenait absolument à lui faire rencontrer Raymond. Et le mariage s'est décidé. Pourtant, au début, Élise, avait envie d'envoyer balader Martine et ses combines! Raymond, devait reprendre la ferme des parents. Bien sûr, il ne le pourra pas. Il serait difficile qu’il n'aille pas s'installer avec Élise chez elle. En effet, elle est fille unique et seule héritière d'une belle ferme. Cette ferme se situe à quelques dizaines de kilomètres d'ici. Raymond ne pourrait pas faire tourner l'exploitation de Basseville-sur-Terre en même temps que celle d'Élise. «Qu'à cela ne tienne», se disent Henri et Louise, les parents Lepape. Le plus jeune, Luc, a un goût certain pour la culture. Il commence à aider efficacement. Évidemment, pour Raymond, ce n'est pas idéal de se marier maintenant. Avec la situation actuelle du pays. Personne ne peut dire comment les choses évolueront! Néanmoins, Monsieur Lepape est vraiment enthousiaste à l'idée de ce mariage. Il trouve sa future belle-fille, Élise, charmante.
Le cinq août 1942 est arrivé. Les familles Lepape et Martin sont entrées dans la mairie. Louise-Madeleine Potteur est venue par amitié pour les Lepape. Elle est à peine entrée. Déjà une personne qu'elle connaît bien l'aborde. Elle lui demande:
- alors, madame Potteur, c'est vrai ce qu'on dit? Parmi les soldats qui sont chez vous, il y en a un qui s'appelle Auto? Mais pourquoi ses parents lui ont fait ça?
Ce n'est pas le maire qui va célébrer le mariage. C'est son deuxième adjoint. Il s'appelle Adrien Boutel. Il est arrivé il y a peu à Basseville-sur-Terre. C'était juste avant les dernières élections. Il a tout de suite été élu. Il faut dire qu’il sait plaire. Il est enjoué. Malgré son jeune âge, il sait se montrer rassurant pour les plus humbles. Le maire, c'est René. Eh bien, René lui-même ne donne-t-il pas l'exemple? Il présente Adrien Boutel à sa clientèle. Il veut l'aider à se lancer. Louise-Madeleine Potteur se demande, malgré tout, s'il est prudent de s'enticher comme cela de ce Boutel. Cet individu ne lui inspire pas réellement confiance. Cependant, elle ne lui reproche rien. Il n'y a pas franchement de reproche à lui faire. Pour ce qu'on sait.
Le mariage civil de Raymond et Élise a été célébré. Le jeune couple devait être attendrissant. Adrien Boutel a prononcé les formules légales du mariage. Et il n'a pu retenir un petit sanglot!
On doit maintenant sortir de la mairie pour gagner l'église. Les voisins et amis qui sont arrivés en dernier saluent les mariés et la famille. Beaucoup cherchent à parler à Raymond. Ils verront moins souvent cet enfant du pays :
- alors, Raymond, tu nous quittes, comme ça? lui demande son vieux voisin.
- oui, mais c'est pour la bonne cause!
- et tu vas changer d'habitudes? Je veux dire pour le travail.
- ah! Oui, ce n'est pas de l'élevage là-bas. C'est du maraîchage. A mon âge, on peut encore s'adapter!
Après le mariage civil, la noce a rejoint l'église. Le mariage religieux de Raymond et Élise est maintenant terminé. À la sortie de l'église, la noce se prépare à gagner la grange. C'est là que le repas doit se tenir. Louise-Madeleine Potteur présente tous ses vœux au jeune couple. Ensuite, elle échange quelques paroles avec les parents de l'un et de l'autre. Et elle rentre chez elle où les travaux de la journée l'attendent. http://fr.wikipedia.org/wiki/Condition_paysanne_en_France_du_XIXe_au_XXIe_si%C3%A8cle
Sur le chemin du retour, elle pense à ces jeunes gens. Ils sont au début d'une nouvelle vie. Elle leur souhaite de ne pas connaître les mêmes épreuves qu'elle. Elle a perdu son premier enfant, une fille, à dix jours. La même année, son mari est mort. Il était en traitement à Arcachon. Et deux mois après, son deuxième enfant est né. C'est Frédéric, ce petit garçon qu'elle élève seule. Il est sa seule raison de vivre. Et, depuis plus d'un an, elle vit une nouvelle épreuve. Elle doit maintenant accepter de voir sa maison en grande partie occupée. L'armée ennemie s'y est installée. Il y a d'abord eu l'armée régulière. Ensuite, ces espèces de commandos barbares, sont arrivés. Parmi eux, il y a le fameux Otto. Elle n'a pas d'autre choix que de les côtoyer tous les jours! Mais elle s'est faite à une idée. La vie ici bas est un chemin de croix. Ça donne un sens à ce qui n'en a pas http://fr.wikipedia.org/wiki/Vie_en_France_sous_l'Occupation_allemande
Aujourd'hui, il fait un temps de chien, il pleut à verse depuis le matin. Il faisait pourtant un temps splendide ces jours-ci. Il ne faut peut-être pas s'étonner de ce changement. En effet, ni chez les Lepape, ni chez les Martin, on n'a pensé à porter des œufs aux Clarisses! Cette négligence a une conséquence supplémentaire. Monsieur Martin, le père de la mariée, marche plié en deux depuis ce matin. Il est question de le transporter à l’hôpital. Ça ressemble fort à une crise d'appendicite. Malgré tout, la fête se déroule gaiement. Les enfants courent autour des tables. Ça, il fallait s'y attendre. Martine, dix neuf ans, est la sœur de Raymond. Elle est montée sur une table. Elle a dansé avec une espèce de ceinture de peaux de bananes autour de la taille.
La fête est aussi l'occasion d'aborder des sujets sérieux. Le plus jeune fils Lepape, Luc, a 18 ans. Il fréquente depuis peu une jeune fille de Basseville-sur-Terre, Sophie Popa. Henri Lepape a toujours apprécié Sophie. Il est enchanté. Il espère bien un nouveau mariage. Cependant, rien ne presse. Les parents de Sophie ne sont pas dans la culture. Il va de soi que le jeune couple reprendrait la ferme familiale. Martine ne peut se résoudre à voir Luc marié. Il ne doit pas s'installer à Basseville. Bien sûr, elle n'en souffle mot. Elle n'acceptera jamais qu'il habite la maison de famille! En première année de mathématiques, à Paris, elle s'est liée d'amitié avec Irène. C'est une camarade qui prépare un doctorat. Elle devrait l'obtenir bientôt. Elle espère faire carrière comme chercheuse dans un laboratoire de recherche. Martine préfèrerait voir Luc marié avec Élise. Il devrait alors s'exiler à Paris. Mais Irène devine des arrières pensées derrière les invitations à Basseville. Elle se méfie. Martine ne renonce pas facilement. Elle se dit que rien n'est perdu. Mais, aujourd'hui, elle ne veut penser qu'au mariage de Raymond. http://fr.wikipedia.org/wiki/Mariage#La_place_du_mariage_civil_pour_l.27.C3.89glise_catholique
Cinquante ans plus tard, que sont devenues les familles Lenoir et Martin? les projets de Martine pour son frère Luc ont échoué depuis longtemps. Il s'est marié en 1948, avec Sophie. Son père était heureux du mariage. Le jeune couple a repris l'exploitation des parents. Ils habitent la maison de famille. Martine, elle, s'est mariée avec on ne sait qui. Il n'est pas d'ici. Elle est partie vivre avec lui. On ne sait pas trop où. Raymond, le frère aîné, est toujours marié avec Élise. Ils ont eu plusieurs enfants. Juste après la naissance du dernier, ils ont dû abandonner la culture. Raymond ne s'est jamais habitué au maraîchage. Cela fait cinquante ans qu'il a quitté Basseville-sur-Terre. Cinquante ans qu’il a été marié par Boutel. Ce dernier est âgé aujourd'hui de soixante et onze ans. Il a bien développé son emprise sur la commune. Sa popularité auprès d'un gros tiers de la population semble inébranlable. Il sait ce qui, depuis le début, fait sa force. C'est l'art avec lequel il est capable d'embobiner. Son habileté à inspirer confiance. Beaucoup, surtout dans son public féminin, sont incapables de résister à son charme. Pas plus qu'à sa grande sensibilité. Ainsi, parfois, l'émotion le submerge! Alors, il n'est pas rare de le voir s'essuyer les yeux. Cette âme sensible cache en réalité une poigne de fer. Le noyau dur de ses inconditionnels connaît son secret. C'est qu'on peut compter sur lui pour trahir. Là, on peut vraiment lui faire confiance! Il a une grande souplesse pour jongler avec les règles morales élémentaires. Elle lui est indispensable pour se sortir de toutes les situations. Et les plus difficiles, c'est celles où il se met lui même. http://fr.wikipedia.org/wiki/Intrigue
Depuis plus de cinquante ans, certains l'apprécient, d'autres pas. Par contre, tous le voient se démener pour ses affaires. Mais aussi pour celles de la mairie. Ses administrés sont unanimes à admettre que Boutel est chez lui à la préfecture. C'est déjà suspect. Mais ce n'est pas tout. On a un nouveau préfet. C'est Aposs. Les relations de Boutel et d'Aposs ne pourraient pas être meilleures. Maintenant, il faut savoir aussi que Boutel a une nouvelle secrétaire de mairie. Elle est très belle. Elle a un surnom. Dans tout Basseville, c'est «la belle dame». Elle est un intermédiaire efficace avec la préfecture. http://fr.wikipedia.org/wiki/Femme
Boutel soigne son image dans la presse. Aposs aussi. Mais avec plus de lourdeur. On a bien eu trente préfets, depuis qu'on en est affublés. Jamais un seul n'a autant fait parler de lui. Le journal local le laisse s'épancher comme il le souhaite. Il parle de ses anecdotes familiales. De son oncle qui l'appelait «le préfet» alors qu'il était encore au primaire. Il exprime sa souffrance à vivre éloigné de ses trois fils. On ne sait pas ce qu'il a. On est sûrs qu'il a quelque chose. Boutel force sur l'humanitaire. Il sait que ça paye. Il a entrepris de communiquer sur le thème du Parawi. C'est un petit pays d'Afrique australe. Il est ravagé par le sida. Boutel a un grand projet. Il veut créer un musée. Ce serait pour les parawiens. On le construirait donc au Parawi. Il serait consacré à la statuaire parawienne pré-coloniale. D'aucuns trouvent la ficelle un peu grosse. Tout ça sent trop la propagande. Ils doutent de la capacité d'émotion de Boutel. Cette capacité n'est que rarement remarquable. Les questions financières l'émeuvent au plus haut point. Les questions de femmes arrivent juste après l'argent. http://fr.wikipedia.org/wiki/T%E1%B9%9B%E1%B9%A3na
Les critiques sont de plus en plus nombreuses. On lui reproche de s'agiter pour des sujets futiles. Il sait que la situation sanitaire au Parawi est catastrophique. Mais il préfère y rester sourd. Il ignore les critiques. Il assure que les parawiens peuvent être pleinement heureux. Pour ça, on doit leur rendre leur culture http://fr.wikipedia.org/wiki/Cat%C3%A9gorie:Culture_en_Afrique
Et celle-ci est tout entière contenue dans les sculptures sur bois du siècle précédent. On ne peut avoir de futur sans renouer avec son héritage.
Boutel déploie un zèle remarquable pour le Parawi. Le journal local publie à ce sujet un long article très élogieux. Le public pourrait souhaiter participer au financement du musée. Le pseudo-mécène a ouvert un compte bancaire. Le journal en communique gracieusement les références. Il pourra ainsi recevoir les dons des pigeons. Car, au moins à Basseville, personne ne verra ce musée.
Boutel bénéficie chez ses nombreux partisans d'un soutien inconditionnel. Les haussements d'épaules de l'opposition n'y changent strictement rien. Un grand projet refait régulièrement surface à Basseville. En ce début 1992, la popularité bruyante dont il bénéficie le pousse à le réaliser. Quelques-uns uns de ses co-équipiers comme André Anquetôt, quarante quatre ans, et Clémentine Fachaud, trente sept, sont impatients. De plus, la population, assez âgée, n'a pas de gros revenus. Les distractions sont plutôt rares. Deux ou trois banquets par an seraient les bien venus. Il y a une vraie demande pour une salle des fêtes.
Les adversaires de Boutel se méfient. Ce projet de salle des fêtes, dès le départ, leur apparaît excessif. Ils sont menés par Pierre Dutoit, soixante douze ans.
Pierre Dutoit n'est pas plus originaire de Basseville-sur-Terre que Boutel. Il est né dans une commune à côté. Cependant, il avait des cousins à Basseville. Pendant toute son enfance, il est venu passer ses vacances avec eux. Ainsi, on peut dire qu'il a toujours connu les habitants d'ici, et réciproquement. C'est une vérité qu'il aime à rappeler. En particulier quand les élections approchent.
A moins de vingt-cinq ans, Dutoit est sorti de la guerre avec une petite fortune. Elle provenait du système coopératif des producteurs de lait. http://fr.wikipedia.org/wiki/Soci%C3%A9t%C3%A9_coop%C3%A9rative_de_production#Br.C3.A8ve_histoire_de_la_coop.C3.A9rative_de_production
Pendant les années qui ont suivi, il a réalisé de très belles opérations dans le commerce de la caséine avec la Russie. Récemment, il a tenté quelques lancements de produits dans la grande distribution. Dutoit rechigne à payer des impôts. Il déteste les impôts locaux. Mais le plus acharné sur la question finances, c'est Marcel Pifon, soixante deux ans. Dutoit a pour lui un immense mépris! Pifon le sait mais il s'en moque. L'honneur et lui, ça fait deux. Toujours est-il que Pierre Dutoit et Marcel Pifon ont déjà convaincu toute leur équipe. Même Philippe Lepape le suit. C'est le plus jeune fils de Luc et de Sophie Popa. Il est né en 1957.
La famille Lepape a une profonde aversion pour Boutel. C'est comme ça depuis qu'il a menacé l'ancien maire. Il s'agit de René. C'était il y a trente ans. Boutel voulait «le foutre dehors de sa maison». Ce sont ses propres mots. Boutel est arrivé à Basseville-sur-Terre, à tout juste vingt ans. René, un peu trop brave, l'avait pris sous sa protection. Il l'a aidé à créer son entreprise. Malheureusement, il était un peu naïf. Quelques années plus tard, il est allé jusqu'à accepter d'hypothéquer sa maison. Boutel voulait créer une société. Il fallait bien financer.
Celui-là s'est alors senti tout puissant. Il a fait un montage sûrement pas tout à fait légal. il avait déjà ses appuis à la préfecture. Il en avait donc auprès des juges. Il savait qu'il ne risquait rien. Il a créé d'autres sociétés. Il les a imbriquées, ainsi que la première, les unes dans les autres. Ainsi, il devenait impossible de suivre les mouvements de fonds. Il a alors fait mettre en liquidation la première société. C'est au bénéfice de celle-ci que Boutel avait demandé l'hypothèque. C'est seulement quand René a vu cette société en liquidation qu'il a compris son imprudence. Mais il avait honte. Il a tout fait pour que l'affaire s'ébruite le moins possible. Finalement, sa maison n'a pas été vendue. Boutel a préféré renoncer au dernier moment. Mais ce bandit ne s'est pas contenté de ce mauvais coup. Il a aussi fait perdre cinq cents mille francs à une autre personne de Basseville. Là encore, il a agit par tromperie. Sa victime a ensuite préféré quitter la commune! Philippe Lepape s'oppose au nouveau projet du maire. Ses motivations sont très différentes de celles de Dutoit et de Pifon. Son accord avec eux sur l'objectif est cependant total. L'opposition se compose d'eux trois et de trois autres membres. Ils cherchent des oreilles attentives à tout ce qui concerne les méfaits de Boutel. De temps en temps, ils en rencontrent. Ils expliquent le danger si la commune réalise ce projet de salle polyvalente. La commune n'a pour ainsi dire pas de ressources propres stables. Elle se lancerait dans des dépenses sans commune mesure avec ses capacités.
Cela fait à peu près un mois que Pifon, Philippe et quelques autres mettent les habitants de Basseville-sur-Terre en garde contre cette construction. Pour commencer, elle leur interdirait tout autre projet pendant plus de dix ans. Il faut savoir qu'elle les privera aussi du financement pour entretenir les bâtiments communaux. http://fr.wikipedia.org/wiki/Budget
Ce zèle n'a pas échappé à leurs adversaires. Boutel sait que Dutoit est en déplacement pour une semaine. Il a demandé à la belle dame, d'envoyer immédiatement les convocations aux conseillers. On les réunit dans quatre jours, 14 février 1992. Monsieur le maire préfère délibérer sur la salle polyvalente hors de la présence de Dutoit.
Le conseil est réuni. Il doit, entre autres, voter sur l'avant-projet de construction de la salle polyvalente. Boutel ouvre la séance. La réunion a lieu en dehors des heures de travail de la belle dame. Qu'importe, elle veut rendre service. Elle assure donc le secrétariat de séance. Les conseillers pourront ainsi suivre les débats sans avoir à prendre de notes. Quelques questions sont abordées. Ce sont des questions ordinaires. Elles ne soulèvent pas de discussion particulièrement vive. L'ordre du jour prévoit ensuite une délibération sur le projet de salle polyvalente. Boutel présente alors l'architecte. http://fr.wikipedia.org/wiki/Architecte
Il l'a choisi lui-même. On le connaît déjà. C'est le fils du coiffeur du coin. Il était au lycée avec les enfants de Boutel. Il a son cabinet tout près d'ici.
Boutel veut préserver une apparence d'impartialité. Il n'hésitera pas à le présenter par la suite comme «un architecte parisien». C'est vrai, il a aussi un cabinet à Paris.
- Monsieur Boutel, intervient Philippe Lepape. On souhaite voir d'autres projets. On veut choisir entre plusieurs architectes.
- Tu te contenteras de ce qu'on te propose, toi, morveux! Allez, on continue. Vas-y, toi, montre leur ta maquette. http://fr.wikipedia.org/wiki/Maquette
T'es là pour ça.
Les co-équipiers de Boutel, c'est à dire André Anquetôt, Caroline Caramel, Clémentine Fachaud, Dominique Bernic, Julien Lardoise, Séverine Boutant, Ludovic Lucien et Mérovée Archi ne laissent paraître aucune surprise. Manifestement, ils sont tous en terrain de connaissance, avec ce projet. André Anquetôt et Clémentine Fachaud semblent même anticiper ce que va dire l'architecte. Il fait preuve d'une grande réserve. Il manquerait même de confiance en lui. Philippe Lepape, Pifon et les autres, c'est à dire Michel Degal, Sylvain Dégour et Arthur Latour écarquillent les yeux. On leur donne à voir tout de suite une maquette de stabulation géante! Verront-ils ça un jour à Basseville-sur-Terre. Ils espèrent que non. André Anquetôt note leurs expressions de totale désapprobation. Il n'y tient plus. Il prend la place de l'architecte. Qui se rassoit. L'occasion est trop belle.
- Moi, Adrien et Clémentine, on veut lancer la commune. Elle dort. On parle aussi au nom de de la commission des travaux. Il y a de l'argent en caisse. On en a mis beaucoup de côté pendant des années. On l'a pris sur l'entretien des bâtiments communaux. On peut voir grand. On s'est dit qu'il fallait penser à l'avenir. C'est pour l'avenir qu'on construit. On pense aux jeunes. Alors, on a réfléchi. Le tennis, c'est pas mal.
Ça, Philippe Lepape ne peut le laisser passer. Il doit réagir:
- Le tennis, encore vos conneries. Mais vous nous avez déjà fait le coup, Boutel et toi. Il fallait que la commune achète ton terrain. La banque allait te saisir. A l'époque vous nous chantiez une chanson semblable sur le foot. (Il se souvient. Il avait beau ne pas suivre les affaires municipales... mais Frédéric, son père, le lui a raconté si souvent) Il fallait un terrain de foot à Basseville. Il n'y avait pas de meilleur terrain que le tien. Seulement, ça faisait déjà un bail qu’il n'y avait plus d'équipe ici. http://fr.wikipedia.org/wiki/Ligue_r%C3%A9gionale_de_football
Moi, j'ai toujours dû faire six kilomètres pour aller jouer. Il n'y avait pas moyen ici! Personne ne jouait.
N'empêche que ton terrain, tu as quand même réussi à le vendre à la commune. Elle te l'a acheté pour le foot. C'était du bidon. Pour la délibération, tu n'as pas ajouté ta voix à celle des autres. On t'en a empêché. On aurait fait annuler la délibération. Tu le savais. Et maintenant tu ressors un truc aussi barge... Mais il s'agit encore d'utiliser ton terrain. Il est en friche depuis qu'on te l'a acheté, ouais.
- Lepape, la ferme! Laisse André s'exprimer, hurle Boutel.
André reprend:
- il faut une salle des fêtes. Je croyais que tu étais d'accord, Philippe! La nouvelle construction doit avoir environ mille mètres carrés d'emprise au sol. On y a prévu deux salles. Il y en aura une, très bien. On pourra y tenir les petits banquets. Ça conviendra au troisième âge. Le comice agricole y tiendra aussi. http://fr.wikipedia.org/wiki/Comice_agricole
Et d'autres. Il y aura une cuisine à côté. On y préparera tout. Il y aura des cuisinières, des frigos et tout et tout, et même un lave-vaisselle et un petit évier. On pourra faire la vaisselle. Mais pour les associations, ce n'est pas assez. La salle d'à côté sera très grande. On l'étudie plus spécialement pour le tennis. Elle sera parfaite pour les repas à trois ou quatre cents personnes. On va même vous proposer un vote. On demande une étude à «Mathurin Consultants Sécurité»
- non, c'est «Mathurin Sécurité Consultants». Tu les connais pourtant bien. T'as picolé? lui lance Sylvain Dégour.
- écrase, toi. Allez, André. Continue. Ça traîne!
- donc, on va leur demander une étude. On veut voir ce que disent les textes sur la sécurité. Supposons qu'on installe des dizaines de grandes tables. On a besoin de servir des repas à des centaines de gens. Ça ne doit pas être les mêmes contraintes. Les issues de secours, ça doit changer. C'est pas comme si on organise des rencontres sportives. Quand les gens restent debout, ils sortent plus vite. Ils sont déjà debout. Il n'y a pas les tables. C'est plus long quand ils mangent. Surtout quand ils boivent. Notre objectif, à moi, à Clémentine et à toute l'équipe, c'est que tout le monde soit content. http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tablissement_recevant_du_public_en_droit_fran%C3%A7ais
- Allez! Ça suffit. On vote.
Pour Boutel, ces simagrées de débat ont assez duré. Le projet ou plutôt l'avant projet, est adopté. Il recueille les voix de la majorité et quelques-unes de l'opposition.
Boutel déclare la séance levée. Il n'annonce pas encore de date pour la prochaine réunion.
Le projet de salle polyvalente réunit les élus et l'administration. Pendant ce temps, une autre histoire continue. Elle se déroule loin de Basseville-sur-Terre.
Quinze soldats ennemis s'étaient installés chez Louise-Madeleine Potteur, dans la petite chambre. La république s'était comportée de façon équivoque. Ils se croyaient invités. Ils sont partis. Cela fera bientôt cinquante ans. L'un des soldats au moins n'est pas rentré chez lui. La qualité de son savoir-faire était frappante chez un individu si jeune. Elle avait été repérée par quelques conseillers de l'administration. Cette administration était celle d'avant les pleins pouvoirs. Elle sera gaulliste plus tard. http://fr.wikipedia.org/wiki/Gaullisme
La fin de l'occupation a «été suivie d'un grand désordre». La fonction publique recherchait les talents des ennemis d'hier. Y compris parmi les « jureurs ». http://fr.wikipedia.org/wiki/Collaboration_polici%C3%A8re_sous_le_r%C3%A9gime_de_Vichy#Prestation_de_serment
La préfectorale était très intéressée. Il y avait, bien sûr, ceux qu'on qualifiait de collabos. Pour les assassiner impunément. Quelques vrais coupables ont été condamnés. Et libérés après une détention assez gaie. A cette époque, le soldat Otto avait vingt-cinq ans. Et son SIGYCOP était au top. http://fr.wikipedia.org/wiki/SIGYCOP
Il s'est retrouvé consultant-sénior pour l'IRPB, l'Institut Républicain de Perfectionnement des Barbouzes. http://fr.wikipedia.org/wiki/Barbouze
Aujourd'hui, il y est toujours. On ne voit pas au nom de quel principe on y trouverait à redire. Il a toujours fait preuve de toutes les qualités. Il donne tout ce qu'on peut attendre d'un serviteur de l'état. Il a toujours respecté ses engagements. Il ne s'est jamais rendu coupable de la moindre rétention de savoir. Les départements, y compris ceux d'outre-mer, peuvent demander à bénéficier de ses compétences. Son activité consiste à effectuer la mission souhaitée. Il doit bien sûr, contractuellement, se tenir informé de l'évolution des techniques. Son niveau était excellent après la guerre. Peu de progrès ont été faits en quarante ans dans son domaine. A plus de soixante-dix-ans il a acquis une connaissance très pointue de ce pays. La république lui aura finalement marqué peu d'hostilité.
Otto pense-t-il encore de temps en temps à Basseville-sur-Terre? Peut-être.
Il y a plus de deux mois que le conseil a accepté l'avant-projet de salle polyvalente. A la demande de monsieur Boutel, la belle dame a adressé les convocations aux membres du conseil. Ils se réuniront le 30 avril 1992. Elle peut se libérer ce soir là. Elle assurera bénévolement le secrétariat de séance. L'ordre du jour est assez chargé. Il comprend un point qui aurait dû être traité le 14 février. Ce jour là, l'architecte en avait parlé trop discrètement à monsieur Boutel. La question était passée à la trappe. Ça ressemblera plus tard à un signe du destin. Ainsi, le conseil est réuni pour un sujet essentiel. On doit intégrer un investissement culturel au projet de la salle. L'artiste est présent. C'est un humaniste. Boutel est solidaire des populations souffrantes d'Afrique. Ils proposent un piège à fauves. Ils exposent le projet d'«œuvre de solidarité avec les populations souffrantes d'Afrique». http://fr.wikipedia.org/wiki/Pauvret%C3%A9
L'artiste tente laborieusement de se mettre au niveau de son auditoire:
- on creusera un grand trou dans l'herbe, à gauche du chemin d'accès à la salle. Ce trou pourra, par exemple, mesurer dix mètres au cube. Tout mon art consistera à masquer ce trou. Les pieux qui le garniront ne doivent pas se voir. Pour cela, il faut une maîtrise parfaite du piège à fauves. Je propose un système totalement invisible. Il présente un avantage incontestable. Il se remet en place instantanément après fonctionnement. Et il reprend son aspect initial. On ne voit que du gazon. Il semble aussi inoffensif que celui qui recouvre le reste du terrain.
La population est trop protégée par les normes. Il y a des normes dans tous les domaines. Les gens doivent réapprendre à côtoyer le danger. Quand une voiture tombe dans un port tout le monde se désole. Mais, même là, il n'y a pas de quoi faire une histoire.
Seul Dutoit parvient à prendre la parole. Les autres sont trop choqués.
- c'est monstrueux! Ce piège à fauves n'est pas destiné à capturer des lions ou des tigres. Il est fait pour tuer. Il doit tuer d'honnêtes citoyens de Basseville-sur-Terre et des alentours! Le projet ne passera pas. Vous voulez jouer avec la vie des gens. Jamais l'administration ne l'acceptera!
L'artiste ne le laisse pas terminer:
- l'équipe du maire a consulté le Cabinet «Mathurin Sécurité Consultants». Ce cabinet a été créé par monsieur Mathurin il y a bientôt vingt ans! L'administration dites-vous... mais l'administration travaille sur des textes. http://fr.wikipedia.org/wiki/Norme
Vous ne vous êtes sûrement pas donné la peine de les lire, ces textes. Le Cabinet «Mathurin Sécurité Consultants» les a communiqués à la mairie. Vous allez d'ailleurs recevoir la facture sous peu. Monsieur Mathurin la préparait quand je l'ai rencontré. Et que disent-ils, ces textes? «Qu'on n'a pas le droit de marcher sur l'herbe!» Or, mon œuvre, qui est un pur chant de solidarité avec les populations souffrantes d'Afrique, sera à une distance suffisante du chemin. On n'y accèdera pas sans marcher délibérément sur l'herbe. CQFD.
Ce plaidoyer enthousiasme l'équipe du maire. Celle de Dutoit est outrée. Pifon surtout n'a pas saisi. Qu'y a-t-il de mal à marcher sur l'herbe? C'est quoi cette histoire sur l'Afrique? Enfin, on ne va pas discuter avec un intellectuel. Celui-ci vous cloue le bec de façon péremptoire. Michel Deval voit tout de même une objection:
- comment cela se passera-t-il avec le cantonnier? C'est lui qui tond la pelouse autour de la salle. Votre œuvre est bien dissimulée. Comment fera-t-il pour ne pas tomber dedans?
Boutel trouve la remarque très pertinente:
- Oui, c'est vrai. Là ce serait un accident du travail. C'est une autre paire de manches! J'aurais la famille, l'assurance et tout le tintouin sur le dos. Merci! C'est toujours le maire qui est coupable dans ces cas là! Alors s'il y a quelque chose à faire...
Boutel n'a pas toujours fait preuve d'autant de célérité. Michel Deval s'en souvient :
- Dis donc! A une époque, il s’agissait d'interdire l'accès à une fosse. Un enfant était déjà tombé dedans. Un salarié d'un fournisseur aussi. Tu étais moins soucieux de sécurité!
L'artiste met fin à la discussion:
- Pas mal de municipalités m'ont acheté une œuvre reprenant le même principe. Toutes voulaient garantir leur cantonnier. Et elles m'ont toutes acheté également une tondeuse particulière. C'est une tondeuse équipée d'un système très efficace. Ce système reçoit des signaux d'un transpondeur. http://fr.wikipedia.org/wiki/Transpondeur
Il suffit de le placer à l'endroit à contourner. Supposons que le cantonnier approche trop de l'œuvre. Automatiquement, la tondeuse refuse d'avancer. C'est le transpondeur qui l'avertit. Jamais une municipalité n'a perdu un cantonnier avec ce système! J'ai la documentation dans ma sacoche. Je vous la donne. Tenez, la voilà!
Boutel feuillette:
- bien! On verra ça au prochain conseil. Il faut d’abord que la commission des espaces verts, de l'environnement et du développement durable se réunisse. http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9veloppement_durable
Le projet d'«œuvre de solidarité avec les populations souffrantes d'Afrique» est mis au vote. Il passe. Il ne recueille que les voix «Boutel».
Dutoit et Philippe s'évertuent à expliquer. Ce projet d'investissement culturel ne soulève aucune émotion à Basseville. L'opposition a traditionnellement de nombreux soutiens. Mais que se cache-t-il derrière l'expression «investissement culturel»? Personne n'en a la moindre idée. C'est quelque chose qui sera dans l'herbe. On passera à côté et puis voilà! Dutoit et Philippe essayent de mettre la population en garde. Au bout d'un mois, ils voient que leurs efforts restent infructueux. Ils cessent d'en parler.
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